Quatrièmement, le bodhisattva peut, dans certaines circonstances, être amené à donner sa propre vie. Cette façon de donner est le sujet de maintes histoires des Jataka, à propos des vies antérieures du Bouddha, et qui peuvent sembler affreuses, mélodramatiques ou simplement biganes. L’histoire du Prince Vessantara par exemple, donnant sa femme et ses enfants, pensant peut-être à des evenements dans notre société actuelle, nous pouvons nous sentir outragés ou contrariés, mais l’histoire du Prince Vessantara (venant d’un contexte culturel très différent du nôtre) cherche à illustrer comment un bodhisattva peut être amené à donner ceux qui lui sont le plus cher, ce qui peut être encore plus difficile que de donner sa propre vie.
Il est peu probable que nous nous trouvions dans ce genre de situation, mais nous ne devons jamais oublier que si nous prenons le bouddhisme au sérieux, il peut être nécessaire, dans certaines circonstances, de faire de grands sacrifices pour nos idéaux. Dans ce pays, et pour le moment, il nous est facile de pratiquer ; mais imaginons que nous devions nous rendre aux cours de méditation dans l’obscurité, la crainte de la police ou d’un dénonciateur. Si nous méditions, lisions un livre sur le bouddhisme, nous levions et parlions du dharma au péril de notre vie –comme c’est le cas dans certains pays- le ferions-nous ? Cela ne veut pas dire qu’il soit une vertu de négliger sa vie de façon téméraire, insouciante et ostentatoire, mais nous devons nous demander si nous serions prêts à faire ce sacrifice s’il devenait nécessaire.
L’aspect suivant de la générosité est celui des mérites. L’idée prédominante dans le Théravada est que si l’on fait une bonne action on accumule une certaine quantité de mérite. C’est une bonne idée dans la mesure où elle encourage les gens à faire des bonnes actions, mais elle tend à engendrer une attitude individualiste et l’accumulation d’une richesse personnelle en mérites.
Le Mahayana ne voulait pas encourager ce non-sens individualiste mais les gens étaient très attachés à l’idée de mérites, d’où l’idée de demander aux pratiquants de donner leurs mérites, ou du moins de les partager. On ne devrait donc pas serrer ses vertus contre soi, comme un enfant préféré dont dépendent tous nos espoirs.
Finalement nous en venons au don du dharma, le don de la vérité, le plus grand de tous les dons. Ce don de l’enseignement, verbalement, comme préceptes ou par exemplification est traditionnellement le devoir spécifique des moines, lamas, etc. Mais le Mahayana insiste sur la possibilité pour tous de participer à cette grande responsabilité. En fait, nous ne pouvons nous en empêcher. Nous donnons tout le temps : quelque-chose vient de nous, rayonne de nous tout le temps. Si nous avons assimilé quoi que ce soit du bouddhisme, il est inévitable que nous l’exprimions dans nos interactions avec d’autres gens.
Cela ne veut pas dire remettre le bouddhisme sur le tapis à chaque occasion possible –ou impossible ! On peut communiquer sa sensibilité spirituelle bien plus subtilement et naturellement que cela.
Ceux qui enseignent le dharma devraient constamment s’assurer que ce qu’ils recommandent aide vraiment ceux à qui ils s’adressent. Ils ne devraient pas présumer que méditation, pujas et conférences aideront tous à croître spirituellement. Tous ceux qui disent :
« Je veux le bouddhisme »
ne le veulent réellement ; tous ceux qui disent :
« Je ne suis pas intéressé au bouddhisme »
ne sont pas vraiment intéressés. Le don du dharma demande vraiment beaucoup de sensibilité et de discernement.
Ayant considéré quoi donner, on doit considérer comment donner? La tradition nous conseille de plusieurs façons à ce propos :
1. D’abord, nous dit-on, on devrait donner avec courtoisie ; y compris aux mendiants et aux animaux, ce qui n’est pas toujours le cas, d’après mon expérience en orient.
2. Puis l’on devrait donner joyeusement. A quoi bon donner en fronçant les sourcils ?
3. On devrait aussi donner rapidement. Ce n’est pas une recommandation triviale : la vie de quelqu’un peut dépendre de la promptitude d’un
acte généreux.
4. Ensuite il est important de donner sans le regretter après, d’être heureux de l’avoir fait et, bien sûr, de ne pas en parler après. Certaines personnes trouvent difficile de résister au plaisir de faire
savoir à quel point ils sont généreux. L’esprit de la vraie générosité est très tranquille, n’attirant jamais l’attention sur lui.
5. Puis, disent les sûtras du Mahayana, donner aux ennemis tout comme aux amis. Et,
disent-ils, ne discriminez pas entre la soi-disant bonne personne et la soi-disant malfaisante quand vous donnez.
6. De plus, nous dit-on, on devrait donner partout et toujours : « observant les bonnes proportions »
– c’est-à -dire donnant aux gens selon leurs besoins réels, non selon leur volonté apparente.
Ayant considéré ce qui devait être donné, à qui et comment, il nous reste une dernière chose à considérer : pourquoi ? Certaines personnes sont motivées à donner –parfois à grande échelle- pour accroître leur réputation. En Inde, des multimillionnaires donnent parfois de grosses sommes d’argent à des hôpitaux ou dispensaires à condition que soit mis en évidence –de préférence en grandes lettres au-dessus de l’entrée- le nom du donateur qui permit la réalisation de ce projet. D’autres personnes sont généreuses pour s’assurer une bonne place au ciel. Mais selon le bouddhisme, ce n’est pas du tout une pensée noble. Le Bouddha enseigna bien que si l’on mène une vie vertueuse on récoltera les récompenses de sa vertu, mais on ne devrait pas mener une vie vertueuse avec ce but en tête. Il est plus approprié de considérer que, s’il y a quoi que ce soit qui puisse être gagné personnellement de sa générosité c’est simplement que, grâce aux actions généreuses on puisse vaincre l’avidité et donc s’approcher un peu de l’éveil –pas juste pour soi mais pour le bénéfice de tous les êtres.
Cette question de motivation nous mène du don ordinaire, dana, à dana paramita, la perfection du don. Le mot paramita veut dire littéralement ‘ce qui conduit à l’autre rive’ –l’autre rive étant le nirvana. La tradition parle de six ou dix paramitas, mais en un sens il n’y en a qu’une : prajna paramita, la perfection de la sagesse, la réalisation directe de la réalité. Dana paramita est la pratique du don unie à l’expérience de la réalité. C’est pour cette raison que référence à dana paramita est souvent faite comme à trimandalaparisuddha, ‘le triple cercle de la pureté’, triple parce que dans l’acte du don il n’y a pas idée de soi, que « je donne », pas d’idée de qui reçoit, et pas d’idée d’acte de don. Ce n’est pas s’abandonner à un état d’absence ou d’inconscience –au contraire, il y a prise de conscience parfaite et claire- mais le don est naturel, spontané, inépuisable. On donne à partir des profondeurs de son expérience de la réalité, de son union avec l’esprit de la compassion en accord avec les besoins des êtres sensibles.
1. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
2. L’atruisme.
3. Dana, ou générosité.
4. Le don de l’absence de peur, ou de courage.
5. Le don de sa propre vie.
6. * Sila paramita, la perfection de l’éthique.
7. Végétarisme et bouddhisme.
8. Mariage et bouddhisme.
1. Origine et développement de l’idéal du bodhisattva.
2. L'éveil du cœur bodhi ou la bodhicitta utpada.
3. Le vœu du Bodhisattva.
4. * Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
6. Sur le seuil de l’Eveil.
7. La hiérarchie des bodhisattvas.
8. Bouddha et Bodhisattva ; éternité et temps.
Par Urgyen Sangharakshita.
Association Loi 1901,
Membre de l’Union Bouddhiste Européenne ou EBU.
‘Bodhisattva ideal’ © Sangharakshita 1999, Windhorse Publications, traduction © Varadakini 2006.
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Dernière mise à jour:
21 juillet, 2008.