L'idéal du bodhisattva.

Le gouffre entre un être et son expression verbale.

 < (2/9) > 

Si nous nous penchons sur la question, nous verrons qu'il existe une distinction importante entre les mots d'une personne et ce qu'elle est vraiment. Par exemple, un psychanalyste peut écrire tout un livre à propos de l'amour : ce que c'est, comment il se développe, comment le conserver, que faire quand les choses vont mal, et ainsi de suite. Mais, bien qu'il s'exprime facilement à ce sujet, sa propre vie peut être loin de représenter une incarnation même de l'amour. D'un autre côté, certaines personnes sont clairement cette incarnation dans leur vie, rayonnant de gentillesse, d'affection et de bienveillance ; mais elles peuvent être incapables de l'analyser, ou de mettre tout simplement des mots dessus, incapables de l'exprimer d'une manière ou d'une autre, même pour ceux dont elles sont les plus proches. Entre « être » et « faire » d'un côté et l'expression verbale de l'autre, il y a souvent ce genre de gouffre.

Les mots sont toujours une extension de nous-mêmes, mais ils n'expriment pas nécessairement ce que nous croyons qu'ils disent, ou ce que nous souhaiterions que les autres croient qu'ils disent. Parfois notre façon d'être est tout simplement inappropriée par rapport aux mots que nous disons. Par exemple, si quelqu'un vous demande :

« Quel est le but du bouddhisme ? »

et que vous dites :

« L'éveil, bien sûr, l'éveil suprême, vous savez, l'unification de la sagesse
et de la compassion au niveau le plus élevé »

les mots sont corrects dans leur forme, mais votre façon d'être n'a rien à voir avec ce que vous avez dit.

On pourrait penser qu'il y a deux cercles, un grand cercle qui est celui de nos mots, et un petit cercle qui est celui de notre façon d'être. Le but est de faire ces deux cercles également grands. Si quelqu'un a des mots tout à fait inadéquats par rapport à sa façon d'être, les gens le remarqueront. Emerson a dit :

« Ne dites pas des choses. Ce que vous êtes se tient devant vous,
et tonne pour que je n'entende pas ce que vous dites de contraire. »

Parler de l'amour, avec une humeur vraiment irritable, ce n'est pas communiquer l'amour, mais la mauvaise humeur. La différence entre les mots et notre façon d'être va loin : on peut déclarer que le Bouddha était, ou même est, un être pleinement éveillé, mais il nous est difficile d'imaginer ce que c'est. Nous lisons que le Bouddha connaît la réalité, qu'il est compassionné, sage, et ainsi de suite, mais ce ne sont que des mots. Il nous faut un gros effort d'imagination pour réaliser ce que les mots signifient, ce qu'est un être totalement éveillé. Vraiment, si nous rencontrions un être éveillé, il est peu vraisemblable que nous soyons capables de reconnaître qu'il est éveillé.

L'expérience intérieure d'un bouddha s'exprime avant tout par ce qu'il est et ce qu'il fait, et seulement en second lieu par ce qu'il dit. Même si nous avons de nombreux récits très précis des mots du Bouddha au sujet même de l'éveil, ces mots ne peuvent complètement exprimer l'état dans lequel il est.

Ceci est évident concernant certains épisodes décrits dans les écritures du canon en pâli. Le Bouddha rencontre quelqu'un en chemin, peut-être pendant sa tournée d'aumônes, et, soit en réponse à une question, soit spontanément, il donne quelques enseignements. Les mots habituellement sont très simples. Mais, à notre grand étonnement, nous lisons qu'en les entendant, la personne l'écoutant devient éveillée, juste comme cela.

Comment est-ce possible? Nous n'avancerons pas en posant une question ainsi. Après tout, nous pouvons lire les mêmes mots qui ont été prononcés, et le faire plus de cent fois, mais rien d'autre ne se produit. Il peut même y avoir un début de compréhension, on peut penser «  Bien sûr, évidemment, pas de problème », mais nous ne monterons pas pour autant en flèche « en éveil ». Comment se fait-il que ces mots aient eu un effet aussi spectaculaire lorsqu'ils ont initialement été dits ? Peut-être, après tout, l'auditeur s'était préparé à les entendre au cours de nombreuses années d'entraînement spirituel. Mais le facteur majeur à prendre en considération, c'est le Bouddha lui-même. Ces mots ne sont pas simplement apparus dans les airs, c'est le Bouddha qui les a prononcés, et cela fait toute la différence. Dans un sens, ce qu'il a dit n'est pas l'important. Qui il était : voilà ce qui a produit l'effet.

La façon d'être des autres personnes nous affecte de cette façon directe. Nous avons une impression certaine de quelqu'un avant de lui avoir parlé, ou même de l'avoir vu. De la même manière, la façon d'être d'un Bouddha peut changer des personnes ordinaires, si elles sont réceptives. Le Bouddha ne peut pas nous imposer sa façon d'être ; il y a besoin d'un élément de coopération. Des personnes peuvent nous affecter de cette manière et changer notre état mental, mais un changement permanent ne peut venir qu'avec le développement de la vue pénétrante dans la vraie nature des choses. Même un Bouddha ne peut déclencher une vue pénétrante chez une autre personne : il peut seulement lui donner l'occasion de la développer pour elle-même.

Pourrait-il faire en sorte qu'il soit plus facile à quelqu'un d'être réceptif? On retrouve cette même discussion dans la théologie chrétienne : vous avez besoin de la grâce de Dieu pour être sauvé, mais vous n'êtes pas complètement passif, vous devez être capable de recevoir cette grâce. Est-ce que cela signifie qu'il y a une autre grâce qui vous a rendu apte à recevoir cette grâce ? L'énigme bouddhique est plus ou moins identique : avons-nous besoin de l'aide d'un Bouddha pour nous rendre capable d'être ouvert à son pouvoir à nous aider ? A un certain niveau, ce doit être ainsi ; mais c'est un cheminement régressif de la pensée, et peut-être est-il préférable de ne pas le faire. L'élément important est qu'il est nécessaire d'être ouvert à tout ce que le Bouddha peut nous donner.

La présence d'un bouddha.

On pourrait penser que pour être directement influencé par un bouddha, il faut être en sa présence. On verra que le Mahayana a envisagé très sérieusement l'idée que quelqu'un puisse décider de renaître à une période et à un endroit où il rencontre un bouddha. Cependant, ce fait hypothétique n'est pas rigoureusement indispensable car les limitations de l'espace et du temps ne concernent pas les états mentaux : quelqu'un peut avec assez d'effort et de réceptivité se sentir en présence d'un bouddha. Les pratiques de la méditation tibétaines, qui comprennent des visualisations d'un bouddha ou d'un bodhisattva, agissent ainsi. On édifie une image mentale d'un bouddha ou d'un bodhisattva ; elle est appelée le samayasattva, l'« être en image ». Il ne fait pas qu'apparaître, vous devez en fait le faire revivre, ce qui n'est pas facile à faire, mais finalement, du fait de cette visualisation du samayasattva, le jñanasattva ou « être de connaissance », une expérience réelle d'un bouddha ou d'un bodhisattva peut se manifester.

De telles pratiques sont le témoignage de la vraie nature de l'enseignement du Bouddha. Qu'il ait fait de longs discours ou qu'il n'ait rien dit du tout, il a influencé les gens plus par ce qu'il était et par ce qu'il a fait plutôt que par ce qu'il a dit. L'homme lui-même, l'homme éveillé, était le message. On pourrait même dire que le bouddhisme c'est le Bouddha, et que le Bouddha est le bouddhisme.

Durant sa vie, beaucoup de gens devinrent éveillés, non seulement du fait de ses paroles, lesquelles restent disponibles dans les écritures, mais également du fait de sa formidable présence. Rien de ce qu'il a dit n'exprime en fait correctement ce qu'il était. Voilà ce que l'histoire des feuilles de simpala veut réellement dire : ce que le Bouddha a dit et ce qu'il était sont deux choses incommensurables.

The Bodhisattva Ideal © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre Bouddhiste Triratna de Paris 2006.

 < (2/9) > 
  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
    1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
    2. Le gouffre entre un être et son expression verbale.
    3. Qu'est-ce que le bouddhisme ?
    4. La compassion du Bouddha.
    5. L'intrépidité du Bouddha.
    6. Le calme du Bouddha.
    7. Le Bouddha et Ananda.
    8. L'éveil du Bouddha et l'éveil de ses disciples.
    9. Le Hinayana, le Mahayana et le Vajrayana.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
  6. Sur le seuil de l'Eveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.