L’émancipation inconcevable comme « inconcevable Â».

L’acintyavimoksa, ou l’émancipation inconcevable, est une Ă©mancipation propre aux bouddhas et aux bodhisattvas irrĂ©versibles. On ne peut pas vraiment en dire plus. Au dĂ©but j’ai soulevĂ© la question : qu’entend-on par Ă©mancipation inconcevable ? Mais on ne peut pas vraiment le dire. L’émancipation inconcevable est inconcevable et, parce qu’elle est inconcevable, elle est inexprimable. On peut aller plus loin : on peut dire que toutes les Ă©mancipations, quelles qu’elles soient, dans la mesure oĂą elles sont des Ă©mancipations, sont inconcevables. Qu’est-ce que cela veut dire ? Émancipation est toujours Ă©mancipation de quelque chose. Le mot « Ă©mancipation Â» lui-mĂŞme n’a pas de signification s’il n’est relatif Ă  un Ă©tat prĂ©cĂ©dent d’asservissement. Et quand nous sommes dans cet Ă©tat d’asservissement, nous ne pouvons pas vraiment imaginer ce qu’est l’émancipation de cet Ă©tat d’asservissement. On ne peut en avoir qu’une notion très vague, très gĂ©nĂ©rale. De plus quand nous sommes dans l’état d’asservissement, nous ne pouvons pas imaginer Ă  quel point nous sommes asservis. Nous pouvons mĂŞme penser que nous ne sommes pas asservis du tout. Nous ne rĂ©alisons Ă  quel point nous Ă©tions asservis que lorsque nous atteignons l’émancipation de cet Ă©tat. Je parle ici bien sĂ»r de ce que l’on peut appeler l’émancipation « verticale. Â»

Si l’on ne peut mĂŞme pas imaginer Ă  quel point nous sommes asservis Ă  ceci ou Ă  cela, il est donc encore moins probable que nous serons capables d’imaginer ce que pourrait ĂŞtre l’état d’émancipation de cet asservissement. Ce sera inconcevable pour nous, et il est important de s’en souvenir. Nous parlons souvent du nirvana, ou d’expĂ©riences spirituelles Ă©levĂ©es, comme si nous les connaissions, mais nous n’en connaissons rien du tout. Nous ne pouvons mĂŞme pas les concevoir. Donc, quelle est la signification de tout cela ? Cela veut dire que nous ne progressons pas dans la vie spirituelle, que nous n’avançons pas dans ce que nous connaissons dĂ©jĂ , nous avançons dans ce que nous ne connaissons pas. Et quand nous nous engageons dans la vie spirituelle, nous nous engageons dans l’inconnu. L’émancipation, l’émancipation verticale, est toujours l’émancipation du connu, de la cognition, et l’atteinte de l’émancipation est toujours l’atteinte de l’inconnu, de l’imprĂ©visible, de ce qu’il est impossible de prĂ©dire. Toutes les Ă©mancipations, dans la mesure oĂą elles sont des Ă©mancipations, sont donc inconcevables.

Mais l’inconcevable Ă©mancipation des bouddhas et bodhisattvas est inconcevable dans un sens spĂ©cial, un sens plus profond. Le bodhisattva reprĂ©sente l’idĂ©al spirituel du Mahayana – ou Grande Voie. On pourrait dire en termes très simples que, selon le Mahayana, le bodhisattva est le bouddhiste idĂ©al ; c’est ce que tous les bouddhistes voudraient ĂŞtre. Comme le Hinayana, le Mahayana voit l’existence non pas de façon statique mais de façon dynamique ; pas en termes d’entitĂ©s mais en termes de processus ; pas en termes de choses solides et non-changeantes mais en termes de ce qui est appelĂ© « dharmas Â» avec un « d Â» minuscule – un mot impossible Ă  traduire. Selon le Mahayana, ces « dharmas Â» sont, dans un sens ultime, ni existant, ni non-existant. Existant et non-existant ne sont que des idĂ©es de notre propre esprit. Et parce qu’ils sont ni existant, ni non-existant, naturellement ils n’apparaissent ni ne disparaissent. La souffrance par exemple, n’apparaĂ®t pas vraiment, elle ne disparaĂ®t pas vraiment. Et parce que ces dharmas n’apparaissent ni ne disparaissent, ils sont paisibles du dĂ©but et par nature, complètement « nirvanĂ©s Â», si l’on peut dire. Qui plus est, parce que ces dharmas ne sont ni existant, ni non-existant, ils n’ont pas de caractĂ©ristiques sĂ©parĂ©es grâce auxquelles ils peuvent ĂŞtre distinguĂ©s ou reconnus. Et parce qu’ils n’ont pas de caractĂ©ristiques sĂ©parĂ©es, ils sont inconcevables et inexprimables. Tous les dharmas sont donc identiques ou plutĂ´t, pas diffĂ©rents, et sans dualitĂ©. Je dois cependant vous prĂ©venir que, pour le Mahayana, il ne peut ĂŞtre question de rĂ©ifier aucun de ces termes. Oui, tous les dharmas sont vides de nature propre, comme il l’est dit. Mais cette vacuitĂ© n’est pas elle-mĂŞme une entitĂ© – la vacuitĂ© aussi est vide. Il n’est pas très facile de comprendre ceci bien sĂ»r. Mais comme je l’ai dĂ©jĂ  dit, l’émancipation inconcevable est inconcevable. La question n’est pas de voir que l’émancipation est inconcevable : le bodhisattva voit que l’existence mĂŞme est inconcevable. Ce n’est pas que nous ne sachions rien du nirvana ou d’expĂ©riences spirituelles Ă©levĂ©es, non seulement cela : nous ne savons en fait rien Ă  propos de tout. Nous ne pouvons donc pas dire quoi que ce soit Ă  propos de quoi que ce soit, et cette pensĂ©e elle n’est pas rien : la pensĂ©e que nous ne savons rien Ă  propos de tout ! Ce n’est pas que nous ne sachions pas beaucoup, ce n’est pas que nous ne sachions pas très bien. Cette dĂ©claration doit ĂŞtre prise tout Ă  fait littĂ©ralement : nous ne savons rien Ă  propos de tout.

Bien sĂ»r nous pensons que nous savons, et sur la base de ce que nous pensons savoir, nous construisons toutes sortes de pensĂ©es, de scĂ©narios, toutes sortes d’idĂ©es, d’attitudes, de vues, de philosophies, mais celles-ci selon le Mahayana, ne sont qu’illusions. Nous ne savons rien Ă  propos de tout et il est important de rĂ©flĂ©chir Ă  cela de temps en temps – peut-ĂŞtre en faisant la vaisselle ! Habituellement nous sommes si sĂ»rs que nous savons quelque chose  – nous sommes habituellement tellement sĂ»rs que nous le savons très bien, mais ce n’est pas le cas. Le Mahayana dit : « l’existence est inconcevable. Â» Une fleur, si vous regardez une fleur, si seulement vous la regardez, est inconcevable. Un arbre est inconcevable. Une pierre, si seulement vous la prenez dans votre main et la regardez, vous voyez qu’elle est inconcevable. Et un ĂŞtre humain est inconcevable aussi, un ĂŞtre humain en fait, est stupĂ©fiant. Et bien sĂ»r un bouddha, un ĂŞtre humain Ă©veillĂ©, est inconcevable, un bodhisattva est inconcevable, le bouddhisme est inconcevable. Mais lĂ  bien sĂ»r se pose la question : si les bouddhas et bodhisattvas voient l’existence comme inconcevable, comment leur est-il possible d’en dire quoi que ce soit ? Comment leur est-il possible d’enseigner le Dharma ?

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Dernière mise à jour:
21 août, 2007.