La méthode fondamentale de méditation.

[PDF]  Dans la tradition bouddhique, il y a cinq exercices fondamentaux de mĂ©ditation, chacun d’entre-eux Ă©tant un antidote de l’un ou de l’autre des « Cinq Poisons Â» (distraction, colĂšre, aviditĂ©, orgueil et ignorance).

Distraction.

Tout d’abord, le Poison de la distraction, ou la tendance de l’esprit Ă  sauter de ceci Ă  cela. On parle de gens ayant un « esprit de sauterelle Â», ou un « esprit de papillon Â», par quoi l’on veut dire qu’ils sont incapables de s’arrĂȘter sur quelque chose mĂȘme un seul instant. C’est une question d’ĂȘtre — dans le cĂ©lĂšbre vers de T.S. Eliot — « distrait de la distraction par la distraction Â». Ceci rĂ©sume tout Ă  fait la vie moderne ; c’est un processus constant — chaque jour, chaque semaine — d’ĂȘtre « distrait de la distraction par la distraction Â». L’antidote de ceci, au moins en tant qu’état d’esprit, est l’Attention sur la Respiration. Une concentration focalisĂ©e sur le processus de respiration est l’antidote de toutes nos distractions.

ColĂšre.

Le deuxiĂšme des Cinq Poisons est la colĂšre. L’antidote de la colĂšre est aussi assez simple. C’est le Metta Bhavana, le dĂ©veloppement de la bienveillance universelle, la belle pratique que tant d’entre-nous trouvons extrĂȘmement difficile. Et beaucoup de gens savent de leur propre expĂ©rience que, de temps en temps au moins, cette Ă©motion nĂ©gative particuliĂšre de colĂšre peut ĂȘtre dissipĂ©e Ă  l’aide de cette pratique de mĂ©ditation — le dĂ©veloppement dĂ©libĂ©rĂ© et conscient de l’amour et de la bonne volontĂ© envers tous les ĂȘtres vivants. Ainsi, on fait disparaĂźtre le Poison de la colĂšre par le dĂ©veloppement de la bienveillance universelle.

Avidité.

TroisiĂšmement, nous arrivons Ă  l’aviditĂ©. En un sens, c’est le poison par excellence. Ce n’est pas seulement le « dĂ©sir Â», mais ce que nous pouvons dĂ©crire comme le « dĂ©sir nĂ©vrotique Â». Prenons, par exemple, le cas de la nourriture — de la nourriture ordinaire. Nous avons tous un dĂ©sir de nourriture, et nous aimons en manger — c’est tout Ă  fait normal et sain. Mais le dĂ©sir de nourriture devient nĂ©vrotique quand nous essayons d’utiliser la nourriture comme un substitut pour satisfaire un autre besoin, mental ou Ă©motionnel. Pas plus tard qu’hier soir je lisais le rapport d’un journaliste de magazines fĂ©minins disant que de nombreuses lectrices Ă©crivent pour dire que lorsqu’elles sont en face d’un problĂšme Ă©motionnel elles ressentent un besoin incontrĂŽlable de manger des douceurs. C’est un dĂ©sir nĂ©vrotique. En d’autres termes, c’est de l’aviditĂ©.

Comme nous pouvons le voir si facilement, l’aviditĂ© est un grand problĂšme, en particulier de nos jours. Il y a toute une Ă©norme industrie orientĂ©e vers la seule stimulation de notre aviditĂ©. C’est, bien sĂ»r, l’industrie — ou tout ce que vous voudrez la nommer — de la publicitĂ©. Elle a pour objet de nous persuader, avec ou sans notre connaissance, que nous « devons Â» avoir ceci ou cela. En fait, nous pouvons dire que la publicitĂ© est une des professions les plus Ă  l’encontre de l’éthique qui soient.

L’aviditĂ© peut ĂȘtre Ă©radiquĂ©e Ă  l’aide de diverses pratiques. Vous pouvez voir combien le problĂšme est important par le nombre des antidotes. Certaines d’entre-elles sont vraiment drastiques. C’est le cas, par exemple, de la contemplation des dix Ă©tapes de dĂ©composition d’un cadavre. C’est toujours une pratique assez en vogue dans certains pays bouddhistes. On dit que c’est un antidote particuliĂšrement efficace de l’aviditĂ© sexuelle, en d’autres termes du dĂ©sir sexuel nĂ©vrotique.

Si l’on ne peut faire cette pratique jusqu’au bout, il en existe une version plus douce : la mĂ©ditation sur un lieu de crĂ©mation. En Inde, comme vous le savez sans doute, la crĂ©mation est utilisĂ©e plutĂŽt que l’enterrement, et un endroit particulier, appelĂ© le lieu de crĂ©mation, est rĂ©servĂ© Ă  cela, souvent sur les bords d’une riviĂšre. On nous conseille d’y aller la nuit, seul, de s’y asseoir et de mĂ©diter. Je peux vous assurer que ces lieux de crĂ©mation ne sont pas toujours de trĂšs jolis endroits, au moins le jour. Il y a des fragments d’os et de vĂȘtements calcinĂ©s qui traĂźnent et, gĂ©nĂ©ralement, l’odeur fĂ©tide de chair humaine brĂ»lĂ©e flotte dans l’air. Mais ce peut ĂȘtre une pratique trĂšs bĂ©nĂ©fique et intĂ©ressante, et, je dirais mĂȘme, vivifiante.

J’en ai moi-mĂȘme fait l’expĂ©rience il y a nombreuses annĂ©es, sur les bords du Gange, non loin de Lucknow. Il y avait lĂ  une belle Ă©tendue de sable argentĂ© qui Ă©tait utilisĂ©e comme lieu de crĂ©mation, et c’était la nuit de la pleine lune. Tout avait une touche argentĂ©e, et l’on pouvait tout juste discerner les petits monticules, ici et lĂ  sur le sable, oĂč des crĂ©mations avaient eu lieu. L’endroit Ă©tait parsemĂ© de petits morceaux d’os et de parties de crĂąnes. C’était trĂšs calme et paisible, et on se sentait vraiment trĂšs loin du monde. Il n’y avait rien de dĂ©primant du tout dans cette expĂ©rience ; on peut seulement dire que c’était vivifiant. Comme je l’ai dit, on se sentait loin de tout, presque comme si sa propre crĂ©mation avait dĂ©jĂ  eu lieu. En liaison avec cela il est intĂ©ressant de noter que, lorsqu’un hindou devient un sannyasin orthodoxe, il fait son propre service funĂ©raire, jouant les diverses Ă©tapes de sa propre crĂ©mation. L’idĂ©e est que lorsque l’on devient un sannyasin, et que l’on renonce au monde, on est civilement mort et, en ce qui concerne le monde, on n’existe plus. C’est la derniĂšre chose que l’on fait avant de revĂȘtir sa robe jaune. L’association de la mort avec la renonciation et l’éradication de toutes les aviditĂ©s mondaines reprĂ©sente le mĂȘme genre d’idĂ©e.

Si mĂȘme une visite occasionnelle au cimetiĂšre est trop difficile (ce peut ĂȘtre trop difficile pour pas mal de gens), et que l’on veut une version encore plus douce du mĂȘme genre de pratique, on peut simplement mĂ©diter sur la mort : la mort est inĂ©vitable, elle vient en son temps pour chacun, et personne ne peut y Ă©chapper. Puisqu’elle doit venir, pourquoi ne pas faire le meilleur usage possible de sa propre vie ? Pourquoi vouer sa vie Ă  des buts qui n’en valent pas la peine ? Pourquoi se complaire dans des dĂ©sirs misĂ©rables qui, Ă  long terme, n’apportent ni satisfaction ni bonheur ? De cette maniĂšre, on mĂ©dite sur l’idĂ©e de la mort. C’est un antidote de l’aviditĂ© en gĂ©nĂ©ral, que ce soit pour des possessions, le succĂšs ou le plaisir.

On peut aussi mĂ©diter sur l’impermanence : tout est impermanent, rien ne dure (que ce soit le systĂšme solaire ou votre propre respiration) ; d’un instant Ă  l’autre tout change. On se remĂ©more le fait que tout va passer, comme des nuages dĂ©rivant dans le ciel. Cette mĂ©ditation a le mĂȘme effet gĂ©nĂ©ral que les autres pratiques que j’ai mentionnĂ©es. On ne peut pas s’attacher avec dĂ©termination Ă  des choses quand on sait que tĂŽt ou tard il faudra y renoncer.

Il y a une autre sorte de pratique. Elle consiste en ce qui est connu sous le nom de contemplation de la nature rĂ©pugnante de la nourriture. Je ne vais pas non plus rentrer dans les dĂ©tails de cette pratique, car ils sont assez peu plaisants et ont Ă©tĂ© conçus ainsi de maniĂšre trĂšs dĂ©libĂ©rĂ©e. Mais cette pratique est trĂšs bonne pour les jeunes demoiselles qui, de façon nĂ©vrotique, s’adonnent aux douceurs.

Parmi les diverses antidotes de l’aviditĂ© on doit choisir l’exercice adaptĂ© Ă  ses besoins. Si vous sentez que l’aviditĂ© est vraiment forte et vous tient rĂ©ellement entre ses griffes, alors n’hĂ©sitez pas : serrez les dents, allez au lieu de crĂ©mation et, si vous pouvez trouver un cadavre ou quelque chose qui rappelle la mort, mĂȘme si ce n’est qu’un os ou deux, installez-vous dans l’idĂ©e de la mort. Certaines personnes se familiarisent avec cette idĂ©e en gardant des crĂąnes et des os autour d’eux.

AprĂšs tout, qu’y a-t-il dont nous puissions avoir peur ? Dans mon appartement, Ă  Highgate, j’ai un vieux bol crĂąnien trĂšs bien poli. Un jour, une dame vint prendre le thĂ©, et me posa des questions au sujet de mes objets tibĂ©tains. Elle me dit qu’elle aimait tout ce qui Ă©tait tibĂ©tain, alors je lui dis : « Voudriez-vous voir ceci ? Â», le mettant dans ses mains. Elle le laissa presque tomber, comme si ç’avait Ă©tĂ© des braises ardentes. Elle dit : « Oh, mais c’est un crĂąne ! Â» Je rĂ©pondis : « Bien sĂ»r, c’en est un : les tibĂ©tains les utilisent toujours. Â» Je dirais que les tibĂ©tains aiment beaucoup ce genre de choses. Ils aiment tout ce qui est fait d’os ou de crĂąne humain. Ils aiment les rosaires faits de morceaux d’os humain, ils aiment les trompettes faites d’un fĂ©mur, et ils aiment les bols crĂąniens. C’est parce qu’ils ont une vue toute naturelle et pleine de bon sens de la mort. Ils ne pensent pas qu’il y ait lĂ  quoi que ce soit de morbide ou de macabre, comme nous le faisons. Beaucoup de gens ont grandi dans la tradition chrĂ©tienne, dans laquelle le mot « mort Â» fait descendre un frisson le long de la colonne vertĂ©brale. Mais ce n’est pas la façon bouddhique de considĂ©rer la mort. La mort est quelque chose d’aussi naturel que la vie. Je cite souvent, en liaison avec ceci, cette belle phrase du grand poĂšte moderne bengali, Tagore : « Je sais que j’aimerai la mort car j’ai aimĂ© la vie. Â» Il voit la vie et la mort comme deux facettes de la mĂȘme chose, de telle sorte que si vous aimez la vie vous aimerez la mort. C’est paradoxal mais vrai.

Orgueil.

Le quatriĂšme des Poisons est l’orgueil. Le terme original est parfois traduit par « fiertĂ© Â», mais je pense qu’« orgueil Â» convient mieux. Nous savons tous quelque chose de l’orgueil, par notre propre expĂ©rience, et je n’ai pas besoin d’en dire grand chose. L’orgueil peut ĂȘtre dĂ©crit comme sa propre expĂ©rience de soi en tant que sĂ©parĂ©, non seulement sĂ©parĂ© mais isolĂ©, non seulement isolĂ© mais supĂ©rieur.

L’antidote de ce Poison est la mĂ©ditation sur les Six ÉlĂ©ments. Les six Ă©lĂ©ments sont la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther ou espace (aksha en sanskrit), et la conscience.

Comment fait-on cette mĂ©ditation ? Tout d’abord, on mĂ©dite sur la terre. On rĂ©flĂ©chit : « Dans mon corps physique, il y a l’élĂ©ment solide, la terre, sous forme de chair, d’os, etc. Et d’oĂč est-ce que cela vient ? Cela vient de l’élĂ©ment terre de l’univers, de la matiĂšre solide de l’univers. Quand je mourrai, que va-t-il se passer ? Ma chair, mes os, etc., vont se dĂ©sintĂ©grer et retourner Ă  l’élĂ©ment terre de l’univers : “les cendres redeviendront cendres, la poussiĂšre redeviendra poussiĂšre !” Â» On pense et on rĂ©flĂ©chit ainsi — quoique ce ne soient que les grandes lignes de la mĂ©ditation, qui est beaucoup plus Ă©laborĂ©e.

Puis on prend l’élĂ©ment eau de son corps physique, pensant : « En moi il y a du sang, de la sueur, des larmes, etc. C’est l’élĂ©ment eau. D’oĂč vient cet Ă©lĂ©ment eau, en moi ? Ce n’est pas la mienne, elle ne m’appartient pas rĂ©ellement. Elle vient de l’eau qui m’entoure : de la pluie, des mers, des fleuves. Un jour, je devrai la rendre. Un jour, l’élĂ©ment liquide, en moi, coulera Ă  nouveau dans l’élĂ©ment liquide de l’univers. Â»

Puis on mĂ©dite sur l’élĂ©ment feu (encore plus subtil). On rĂ©flĂ©chit : « En moi il y a de la chaleur. D’oĂč vient-elle ? Quelle est la grande source de chaleur du systĂšme solaire ? C’est le soleil. Sans le soleil le systĂšme solaire serait complĂštement froid et sombre. La chaleur en moi vient donc de cette source. Et quand je mourrai, que se passera-t-il ? La chaleur — qui est une des derniĂšres choses Ă  quitter le corps — se retirera de mes membres jusqu’à ce qu’à la fin il n’y ait plus qu’un petit point chaud au sommet de ma tĂȘte. Quand cela disparaĂźtra je serai mort. L’élĂ©ment chaleur, en moi, sera retournĂ© au rĂ©servoir de chaleur et de lumiĂšre de tout l’univers. Â» C’est ainsi que l’on mĂ©dite sur l’élĂ©ment feu, rĂ©flĂ©chissant sur le fait que cela aussi a Ă©tĂ© empruntĂ© un temps et doit ĂȘtre rendu.

Puis on pense Ă  l’air. « Quel est, en moi, l’élĂ©ment air ? C’est l’air dans mes poumons. Je le prends et le rends Ă  chaque instant. Il ne m’appartient pas rĂ©ellement. Aucun des Ă©lĂ©ments ne m’appartient, mais en ce qui concerne la respiration, je ne l’ai que quelques instants Ă  la fois. Un jour, j’inspirerai et expirerai, j’inspirerai et expirerai
 et puis je n’inspirerai plus. J’aurai finalement rendu ma respiration. Je serai mort. Ma respiration ne m’appartiendra plus, alors, et elle ne m’appartient donc pas, mĂȘme maintenant. Â»

Puis on mĂ©dite sur l’éther, ou l’espace. On rĂ©flĂ©chit : « Mon corps physique occupe un certain espace. Mais quand ce corps se dĂ©sintĂ©grera, que deviendra cet espace limitĂ© qu’il occupait auparavant ? Cet espace se mĂ©langera avec l’espace infini, autour de moi ; en d’autres termes, il disparaĂźtra. Â»

Ensuite, qu’en est-il de la conscience ? Vous rĂ©flĂ©chissez : « A prĂ©sent, ma conscience est associĂ©e avec le corps physique, et avec l’espace occupĂ© par ce corps. Quand ce corps cessera d’exister, et que l’espace qu’il occupait auparavant se mĂ©langera avec l’espace infini, que deviendra cette conscience limitĂ©e ? Elle deviendra illimitĂ©e. Elle deviendra libre. Quand je mourrai physiquement je ferai l’expĂ©rience, juste un instant, de cette conscience illimitĂ©e. Quand je mourrai spirituellement, ma conscience transcendera enfin toutes les limitations qui soient, et je ferai l’expĂ©rience d’une libertĂ© complĂšte. Â» De cette maniĂšre, on mĂ©dite sur la conscience.

Ceci n’est qu’un rĂ©sumĂ©, mais il peut vous donner une idĂ©e de la façon de mĂ©diter sur les six Ă©lĂ©ments : la terre, l’eau, le feu, l’air, l’éther et la conscience. En mĂ©ditant ainsi, on applique l’antidote du Poison de l’orgueil. On se dissocie progressivement du corps matĂ©riel fait d’élĂ©ments bruts, de l’espace occupĂ© par ce corps, et de la conscience limitĂ©e associĂ©e avec ce corps et avec cet espace. Ainsi, on devient complĂštement libre : on devient ÉveillĂ©.

Ignorance.

Le cinquiĂšme Poison est celui de l’ignorance. Ici, cela veut dire ignorance spirituelle, ou absence de prise de conscience de la RĂ©alitĂ© — en un sens, la souillure de base. L’antidote de cela est la mĂ©ditation sur les « Maillons Â» (nidanas) de la Coproduction ConditionnĂ©e. Il y en a vingt-quatre, douze mondains, relatifs Ă  l’ordre d’existence cyclique, et douze spirituels, relatifs Ă  l’ordre d’existence spiral. Les douze premiers reprĂ©sentent la Roue de la Vie, les douze autres reprĂ©sentent les Ă©tapes du chemin. Un ensemble correspond Ă  l’esprit rĂ©actif, l’autre Ă  l’esprit crĂ©atif.

VoilĂ  les cinq mĂ©ditations fondamentales : l’Attention sur la Respiration, qui est l’antidote du Poison de la distraction ; le dĂ©veloppement de la bienveillance universelle, qui est l’antidote du Poison de la colĂšre ; diverses formes de mĂ©ditation sur l’impermanence, la mort, l’impuretĂ©, etc., qui sont toutes des antidotes du Poison de l’aviditĂ© ; la mĂ©ditation sur les six Ă©lĂ©ments, antidote de l’orgueil ; et la mĂ©ditation sur les nid„nas, antidote de l’ignorance spirituelle.

 

‘Guide to the Buddhist path’ © Sangharakshita, Windhorse Publications 1990, traduction © Christian Richard 2004.

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DerniĂšre mise Ă  jour:
04 avril, 2007.