La Réalité du Bouddha.

Celui qui s’est mis en route sur le vĂ©hicule du Bodhisattva, celui-lĂ  n’est pas un des dharmas.

Le Bodhisattva appartient Ă  une catĂ©gorie diffĂ©rente de toutes les autres sortes d’ĂȘtres. Il, ou elle, n’est simplement pas Ă  sa place parmi les dharmas. Avec l’apparition du bodhicitta, une autre note a sonnĂ©, un nouvel Ă©lĂ©ment, purement transcendantal, a Ă©tĂ© introduit, une graine a Ă©tĂ© semĂ©e qui ne vient pas du tout du sol de l’endroit, mais vient d’un lieu complĂštement diffĂ©rent. Dans la tradition gnostique, le sage est appelĂ© « l’étranger Â», ou mĂȘme « l’Étranger Â» : quelqu’un qui, essentiellement, vient d’ailleurs. Le Bodhisattva est quelque chose comme cela, hormis le fait que nous ne pouvons pas vraiment le considĂ©rer comme un individu, car le terme « individu Â», tel que nous l’utilisons habituellement, dĂ©crit une catĂ©gorie mondaine. Nous pouvons ajouter que, comme le Bodhisattva, la communautĂ© spirituelle n’appartient pas aux dharmas. Au milieu de la sociĂ©tĂ©, elle n’appartient pas Ă  la sociĂ©tĂ©. Elle ne fait pas partie du groupe social, quoiqu’il puisse sembler que ce soit le cas. Ce qu’elle reprĂ©sente, c’est l’introduction, voire l’invasion d’un corps Ă©tranger, au sens strict du terme.

Penses-tu, Subhuti, qu’il y ait un dharma par lequel le Tathagata, alors qu’il Ă©tait avec le Tathagata Dipankara, a entiĂšrement connu l’éveil suprĂȘme, droit et parfait ? Subhuti rĂ©pondit : Il n’y a pas un seul dharma par lequel le Tathagata, alors qu’il Ă©tait avec le Tathagata Dipankara, a entiĂšrement connu l’éveil suprĂȘme, droit et parfait. Le Seigneur dit : C’est pour cette raison que le Tathagata Dipankara prĂ©dit alors de moi : « Toi, jeune brahmane, dans une pĂ©riode future tu seras un Tathagata, un Arhat, un ComplĂštement ÉveillĂ©, portant le nom de Sakyamuni ! Â»

Ici se trouvent une rĂ©affirmation et une extension de l’argument du chapitre 10. Quelle que soit la quantitĂ© de mĂ©rite qu’il ait accumulĂ©e, celui qui va devenir le Bouddha n’a rien tirĂ© de son expĂ©rience avec le Bouddha Dipankara qui lui permette, par la suite, de rĂ©aliser l’Éveil pour lui-mĂȘme. Le Bouddha dit que la prĂ©diction de Dipankara eut lieu parce que la BouddhĂ©itĂ© future de celui qui allait devenir le Bouddha ne pouvait en aucune façon ĂȘtre dĂ©duite de conditions perçues, ni attribuĂ©es Ă  celles-ci, ni basĂ©es sur celles-ci.

La facultĂ© de prĂ©dire exercĂ©e par Dipankara est une des Six Abhiññas (en sanskrit : abhijñas), les super-facultĂ©s d’un Bouddha. Cinq d’entre elles, incluant la facultĂ© de prĂ©diction, reprĂ©sentent les sortes de rĂ©alisations mondaines plus Ă©levĂ©es et plus raffinĂ©es qui tracent pour ainsi dire la route Ă  la sixiĂšme facultĂ©, vraiment transcendantale : la connaissance de la destruction des asavas — les asavas Ă©tant la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence, et l’ignorance. Ici, le principe gĂ©nĂ©ral semble ĂȘtre que l’Éveil est abordĂ© par un raffinement progressif de ce qui est mondain, du kamaloka au lokottara, en passant par le rupaloka et par l’arupaloka. Les cinq premiĂšres abhiññas (ou les deux premiĂšres d’une plus courte version, les Trois Ñanas ou Connaissances) ne font donc pas partie de l’expĂ©rience de l’Éveil Ă  proprement parler.

MĂȘme si elle est mondaine, comment la facultĂ© de prĂ©diction de Dipankara fonctionne-t-elle donc ? Comment un Bouddha prĂ©dit-il des Ă©vĂ©nements futurs ? La tentation, ici, est de contourner le genre de contradiction qui ruine la thĂ©ologie chrĂ©tienne : comment rĂ©concilier le libre arbitre humain avec la connaissance anticipĂ©e qu’a Dieu de ce que les ĂȘtres humains vont faire ? On pourrait donc faire l’hypothĂšse que Sumedha avait atteint l’EntrĂ©e dans le Courant et qu’alors, pour suivre la dogmatique du Mahayana, c’était pour Dipankara une chose simple, par dĂ©duction directe, que de prĂ©dire pour Sumedha l’Éveil total dans les sept vies Ă  venir. Cependant, ce dont Sumedha Ă©tait rĂ©ellement assurĂ©, c’était la samyak-sambouddhĂ©itĂ©, ce qui signifie qu’il Ă©tait sur la voie du Bodhisattva et non sur celle de l’Arhat, et que l’attendaient donc pour y arriver, selon la dogmatique du Mahayana, non pas seulement sept, mais un nombre innombrable de renaissances, rĂ©parties sur trois kalpas.

Vous pourriez, si vous le vouliez, sortir du cadre historique dans lequel se sont dĂ©veloppĂ©es ces doctrines divergentes, et tenter de rĂ©concilier les deux voies. Mais vous auriez du mal. Certaines traditions tardives du Mahayana mettent ces deux voies l’une aprĂšs l’autre, si l’on peut dire, mais il est certain que dans les sĂ»tras de la Perfection de la Sagesse la voie de l’Arhat et la voie du Bodhisattva sont considĂ©rĂ©es comme exclusives : si vous entrez dans l’une vous n’entrez pas dans l’autre. Pour Sumedha, il n’est donc pas question d’EntrĂ©e dans le Courant, car il ne va pas devenir un Arhat : ainsi, Dipankara ne peut faire aucune dĂ©duction directe.

La façon dont fonctionnent les facultĂ©s de prĂ©diction de Dipankara est trĂšs claire si nous prenons en considĂ©ration le fonctionnement du karma, qui est exposĂ© dans tous ses dĂ©tails Ă  la vision supernormale d’un Bouddha. Les rĂ©sultats karmiques de toute action sont en fait trĂšs incertains : il n’y a absolument aucune façon de connaĂźtre Ă  l’avance les rĂ©sultats d’une action particuliĂšre. Certains karmas sont trĂšs faibles et peuvent ne pas se rĂ©aliser du tout. Seul le temps le dira. Si, donc, le Bouddha voit que ce dont les ĂȘtres font maintenant l’expĂ©rience est le rĂ©sultat direct de karmas particuliers faits dans le passĂ©, et que les karmas qu’ils font aujourd’hui auront des rĂ©sultats spĂ©cifiques et prĂ©cis dans le futur, cela ne peut pas ĂȘtre par dĂ©duction. Le Bouddha ne dĂ©duit pas que ceci se produit Ă  cause de cela, ni que ceci produira nĂ©cessairement tels ou tels rĂ©sultats. Il ne voit ces causes et ces effets que par une perception supranormale fonctionnant indĂ©pendamment du temps, c’est-Ă -dire que dans le prĂ©sent il voit le passĂ© et le futur. Dipankara perçoit la BouddhĂ©itĂ© future de Sumedha non pas par dĂ©duction, par exemple, de l’EntrĂ©e dans le Courant de Sumedha, car ceci ne peut pas ĂȘtre fait, mais simplement par perception directe. Dipankara perçoit mĂȘme que le jeune ascĂšte brahmane qui se tient devant lui sera appelĂ© Sakyamuni.

Incidemment, Sakyamuni est un patronyme signifiant « un muni de la tribu des Sakya Â». Muni signifie « celui qui est silencieux Â», ainsi que « celui qui est sage Â», et est donc parfois traduit par « sage silencieux Â». En fait, la signification fondamentale est « celui qui est silencieux Â», mais une personne silencieuse est censĂ©e ĂȘtre sage, comme le vieux hibou de la comptine anglaise :

Un sage et vieux hibou se tenait dans un chĂȘne,
Plus il entendait, moins il parlait,
Moins il parlait, plus il entendait,
N’était-il pas un vieil oiseau sage ?

« Tous les dharmas Â», Subhuti, ont Ă©tĂ© enseignĂ©s comme Ă©tant des non-dharmas par le Tathagata. Tous les dharmas sont donc appelĂ©s les dharmas propres et particuliers du Bouddha.

Vous ne pouvez pas limiter le Bouddha Ă  une chose ou Ă  une autre ; c’est donc comme si absolument tout appartenait au Bouddha. Vous pourriez dire que le Bouddha est identique Ă  la vacuitĂ©. Tous les dharmas sont vides ; il s’ensuit donc que le Bouddha, Ă©tant vide, possĂšde tous les dharmas. Le Bouddha possĂšde tous les dharmas en vertu de sa rĂ©alisation du fait que la shunyata est la nature essentielle de tous les dharmas. Cette idĂ©e est personnifiĂ©e dans la figure de Mamaki, la parĂšdre du Bouddha Ratnasambhava. Mamaki signifie « Qui considĂšre tout comme Ă©tant “mien” Â». Toutes les choses sont les siennes parce qu’elle ne revendique rien comme Ă©tant Ă  elle. Elle reprĂ©sente une attitude de plaisir et d’apprĂ©ciation pour toute personne et toute chose. Les voyant comme n’étant pas diffĂ©rentes d’elle, elle les considĂšre toutes comme Ă©galement chĂšres, comme Ă©galement proches de son cƓur.

Cependant, Subhuti, le Bodhisattva qui se tient Ă  « sans soi sont les dharmas, sans soi sont les dharmas Â», le Tathagata, l’Arhat, le ComplĂštement ÉveillĂ© l’a dĂ©clarĂ© ĂȘtre un ĂȘtre de Bodhi, un grand ĂȘtre.

Il y a deux sortes de nairatmya, ou de « vacuitĂ© du soi Â» : la conception qu’a le Hinayana du pudgala-nairatmya, ou « non-Ăąme Â», et l’extension que le Mahayana a faite de ce principe : le dharma-nairatmya, ou « sans soi sont les dharmas Â». Le Bouddha dit que la marque du Bodhisattva est une prĂ©occupation du dharma-nairatmya ou de la dharma-shunyata, le niveau plus profond de la shunyata, qui va au-delĂ  du pudgala-nairatmya.

Comme nous l’avons vu, l’école Sarvastivada reconnut que le pudgala, le « soi Â», n’était pas quelque chose de solide ou d’indivisible, mais de composĂ©, et donc de conditionnĂ©, de transitoire, et d’insatisfaisant. Ayant divisĂ© le soi en un certain nombre d’élĂ©ments psychophysiques, elle a ensuite considĂ©rĂ© que ces Ă©lĂ©ments, les dharmas, Ă©taient ultimes, transfĂ©rant ainsi simplement la notion d’entitĂ© du pudgala aux dharmas constituant le pudgala.

Ce qu’a proposĂ© le Mahayana, c’est que les dharmas sont des constructions conceptuelles, presque arbitraires, tout comme l’était le pudgala. Vous ne devez pas vous arrĂȘter aux dharmas, dirent les Mahayanistes. Vous pouvez aller plus loin, et continuer, indĂ©finiment. Cette possibilitĂ© de continuer indĂ©finiment est reprĂ©sentĂ©e par l’idĂ©e (ce ne peut ĂȘtre autre chose qu’une idĂ©e pour commencer) du dharma-nairatmya ou de la dharma-shunyata. AprĂšs avoir dĂ©niĂ© l’étiquette « soi Â» aux divers processus qui forment le sujet individuel et qui sont gouvernĂ©s par le pratitya-samutpada, la loi de la conditionnalitĂ©, le Mahayana a insistĂ© sur le fait que le mĂȘme principe doit ĂȘtre appliquĂ© aux dharmas. Il n’y a pas d’« entitĂ©-dharma Â» non-changeante, tout comme il n’y a pas d’« entitĂ©-arbre Â» ou d’« entitĂ©-carafe Â» se tenant derriĂšre ces choses, ou derriĂšre les processus qui font ces choses, et constituant leur rĂ©elle nature. Oui, il y a quelque chose qui se tient derriĂšre elles, mais c’est la rĂ©alitĂ©, l’Esprit Unique, le nirvana, et nous ne pouvons appliquer Ă  cela le mot que nous avons utilisĂ© pour la chose bien diffĂ©rente Ă  laquelle nous nous rĂ©fĂ©rons quand nous parlons d’« arbre Â», de « carafe Â» ou de « dharma Â».

Penses-tu, Subhuti, que l’Ɠil de chair du Tathagata existe ? Subhuti rĂ©pondit : C’est ainsi, Ô Seigneur, l’Ɠil de chair du Tathagata existe. Le Seigneur demanda : Penses-tu, Subhuti, que l’Ɠil cĂ©leste du Tathagata existe, son Ɠil de sagesse, son Ɠil de Dharma, son Ɠil de Bouddha ? Subhuti rĂ©pondit : C’est ainsi, Ô Seigneur, l’Ɠil de chair du Tathagata existe, et il en est de mĂȘme de son Ɠil de sagesse, de son Ɠil de Dharma, et de son Ɠil de Bouddha.

Que se passe-t-il ? Ceci, permettant Ă  une telle affirmation de passer sans y attacher une contradiction, peut-il ĂȘtre la Perfection de la Sagesse ? Les cinq yeux existent sĂ»rement parce qu’ils n’existent pas. Subhuti se relĂąche-t-il un peu ? Le Bouddha se relĂąche-t-il un peu ?

En fait, il n’y a pas de raison de supposer que la Perfection de la Sagesse s’endorme un peu ici. Tout d’abord, la rĂ©alitĂ© mondaine doit pouvoir exister Ă  son propre niveau, Ă  ses propres fins ; le transcendantal ne nie pas le mondain. Ensuite, cette affirmation soudaine de l’existence des attributs du Bouddha au milieu d’un dĂ©mantĂšlement implacable et impitoyable de tout ce que l’esprit peut saisir a pour effet de faire vigoureusement ressortir la rĂ©alitĂ© du Bouddha lui-mĂȘme en tant que refuge ultime. A des fins de dĂ©votion, les attributs du Bouddha doivent pouvoir exister. Finalement, le fait que nous soyons arrĂȘtĂ© net Ă  ce point montre que nous devrions maintenant pouvoir comprendre, exactement, en quel sens quelque chose peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme existant. Il n’est plus nĂ©cessaire que l’on nous dise que les montagnes ne sont pas des montagnes, et que les arbres en sont pas des arbres. La leçon Ă©tant comprise et devenant pour nous une seconde nature, les montagnes sont de nouveau simplement des montagnes, et les arbres sont simplement des arbres.

Le Seigneur demanda : de tous les nombreux ĂȘtres qu’il y a dans ces systĂšmes de mondes, je connais, dans ma sagesse, les nombreuses progressions de pensĂ©e. Et pourquoi ? « Progressions de pensĂ©e, progressions de pensĂ©e Â», ont Ă©tĂ© enseignĂ©es comme Ă©tant des non-progressions par le Tathagata. Elles sont donc appelĂ©es « progressions de pensĂ©es Â». Et pourquoi ? La pensĂ©e du passĂ© n’est pas saisie, la pensĂ©e du futur n’est pas saisie, la pensĂ©e du prĂ©sent n’est pas saisie.

Une banalitĂ© de la pensĂ©e bouddhique ancienne est qu’une des rĂ©alisations du Bouddha est qu’il connaĂźt les caractĂ©ristiques psychologiques, les tendances et les tempĂ©raments de tous les autres ĂȘtres vivants. Le Mahayana va plus loin et dit que le Bouddha connaĂźt ces inclinations de la pensĂ©e parce que ce sont des non inclinations, parce que la pensĂ©e, qu’elle soit passĂ©e, future ou prĂ©sente, ne peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e comme une chose rĂ©elle, existant objectivement, pas plus que ne le peut aucune autre chose du passĂ©, du prĂ©sent ou du futur.

Penses-tu, Subhuti, que le Tathagata doive ĂȘtre vu par l’accomplissement de son corps de forme ? Subhuti rĂ©pondit : Non, bien sĂ»r, Ô Seigneur.

« L’accomplissement de son corps de forme Â» rĂ©fĂšre Ă  l’organisme psychophysique particulier que le Bouddha atteint dans sa derniĂšre vie, en rĂ©sultat des actions favorables faites durant ses vies prĂ©cĂ©dentes. C’est le rupakaya. Dans le Hinayana il est simplement diffĂ©renciĂ© du dharmakaya qui, se rĂ©fĂ©rant seulement Ă  la totalitĂ© de l’enseignement, n’a rien de particuliĂšrement mĂ©taphysique. Dans le Mahayana, cependant, le dharmakaya en vient Ă  signifier la personnalitĂ© transcendantale du Bouddha, en tant que distincte de sa personnalitĂ© mondaine ou phĂ©nomĂ©nale, le rupakaya.

Le Seigneur demanda : Penses-tu, Subhuti, qu’il vienne Ă  l’esprit du Tathagata, « c’est par moi que le Dharma a Ă©tĂ© expliquĂ© ? Â». Quiconque, Subhuti, dirait « le Tathagata a expliquĂ© le Dharma Â», parlerait faussement, me reprĂ©senterait de façon incorrecte, en saisissant ce qui n’est pas lĂ . Et pourquoi ? « Explication de dharma, explication de dharma Â», Subhuti, il n’y a pas de dharma que l’on puisse dĂ©couvrir comme Ă©tant une explication de dharma.

De temps en temps, dans ce sĂ»tra, nous pouvons saisir ce qui est dit Ă  un niveau un peu plus accessible que le niveau purement mĂ©taphysique. Ici, il semble comprĂ©hensible qu’il ne vienne pas Ă  l’esprit du Bouddha : « Par moi, le Dharma a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©. Â» En un sens, c’est comme la vue que l’enfant a de l’adulte : conduire la voiture et aller au travail semblent ĂȘtre des choses trĂšs particuliĂšres, merveilleuses et mystĂ©rieuses, jusqu’à ce qu’elles deviennent des choses quotidiennes et normales de la vie. D’une mĂȘme façon naturelle, le Bouddha ne pense peut-ĂȘtre pas Ă  lui-mĂȘme comme enseignant quelque chose qui est appelĂ© le Dharma. Il pense simplement Ă  lui-mĂȘme (si tant est qu’il pense en ces termes) comme parlant aux gens et partageant sa vision avec eux. Ce qu’il « fait Â» est insĂ©parable de ce qu’il « est Â», de son ĂȘtre, d’une façon qui est parfaitement naturelle, quoiqu’elle puisse nous sembler tout Ă  fait extraordinaire. Mais pour nous aussi, plus notre pratique du Dharma s’approfondit, plus elle devient notre façon ordinaire de vivre.

Remarquez une fois encore que la distinction entre « le Dharma Â» et « un dharma Â» faite par l’utilisation de la majuscule ou de la minuscule n’est pas possible en sanskrit. IdĂ©alement, vous voulez imaginer que vous entendez le sĂ»tra plutĂŽt que vous ne le lisez, afin de conserver l’ambiguĂŻtĂ© du mot. La lecture la plus mĂ©taphysique de ce passage s’affirme elle-mĂȘme quand la signification de « dharma Â» est plus manifestement « tout objet de l’esprit Â».

Subhuti demanda : Y aura-t-il des ĂȘtres dans le futur, aux derniers temps, Ă  la derniĂšre Ă©poque, dans les cinq cents derniĂšres annĂ©es, au moment de l’effondrement de la bonne doctrine, qui, entendant de tels dharmas, croiront vraiment ? Le Seigneur rĂ©pondit : ils ne sont, Subhuti, ni des ĂȘtres ni des non-ĂȘtres. Et pourquoi ? « ĂŠtres, ĂȘtres Â», Subhuti, le Tathagata a enseignĂ© qu’ils sont tous des non-ĂȘtres. C’est pourquoi il a parlĂ© de « tous les ĂȘtres Â».

Une fois encore, il y a deux niveaux oĂč l’on peut prendre ceci. La lecture la plus simple est aussi la plus profonde : tous les ĂȘtres sont de façon Ă©gale identiques Ă  la shunyata, c’est-Ă -dire non diffĂ©rents d’elle. Au premier abord, cependant, nous pouvons faire un lien entre ceci et le chapitre 17 : « Celui qui s’est mis en route sur le vĂ©hicule du Bodhisattva — celui-lĂ  n’est pas un des dharmas. Â» C’est comme si certains ĂȘtres Ă©taient plus vides que d’autres, au moins au premier abord. Ils peuvent croire car il y a en eux une chose qui transcende existence et non-existence, qui leur donne une affinitĂ© avec l’enseignement ; et du fait de cette chose ils ne peuvent pas ĂȘtre classĂ©s comme « ĂȘtres Â» ou comme « non-ĂȘtres Â». Ce ne sont pas des individus sĂ©parĂ©s, mais en mĂȘme temps ils ne sont pas vraiment non-existants. Ils appartiennent Ă  une nouvelle catĂ©gorie, reprĂ©sentĂ©e dans sa totalitĂ© par le Bouddha lui-mĂȘme.

Penses-tu, Subhuti, qu’il y ait des dharmas par lesquels le Tathagata a entiĂšrement connu l’éveil suprĂȘme, droit et parfait ? Subhuti rĂ©pondit : Non, bien sĂ»r, Ô Seigneur, il n’y a pas de dharma par lequel le Tathagata a entiĂšrement connu l’éveil suprĂȘme, droit et parfait. Le Seigneur dit : C’est ainsi, Subhuti, c’est ainsi. Pas mĂȘme le moindre dharma ne peut ĂȘtre trouvĂ© ou saisi. Il est donc appelĂ© « l’éveil suprĂȘme, droit et parfait Â».

Il y a ici un jeu de mots qui est perdu dans la traduction, mais qui dans l’original nous aide Ă  saper notre foi envers les constructions verbales simples. Il y premiĂšrement un jeu de mots sur anu, quoiqu’un anu ait un point sous le n, qui en fait un n nasal : c’est en fait un prĂ©fixe diffĂ©rent. Et, deuxiĂšmement, il y a un jeu de mots sur sama, bien qu’une fois encore il soit peu probable qu’il y ait un lien Ă©tymologique entre sama et sam-.

De plus, Subhuti, identique Ă  lui-mĂȘme est ce dharma, et rien n’y est en dĂ©saccord. Il est donc appelĂ© « l’éveil suprĂȘme, droit et parfait Â».

« Identique Ă  lui-mĂȘme par l’absence d’un soi Â» est une autre abrogation de la loi de la contradiction : A est identique Ă  A par l’absence de A. « Rien n’en diffĂšre Â» est simplement une façon diffĂ©rente de dire « identique Ă  soi-mĂȘme Â».

Vous pourriez dire que l’Éveil parfait consiste en la totalitĂ© de tous les Ă©tats mentaux favorables — incluant la comprĂ©hension du fait que ces « dharmas sains Â» sont des « non-dharmas Â».

Ceux qui m’ont vu par ma forme,
Et ceux qui m’ont suivi par ma voix
Se sont engagés dans des efforts erronés,
Ces personnes ne me verront pas.

En d’autres termes, le Bouddha doit ĂȘtre identifiĂ© par son dharmakaya plutĂŽt que par son rupakaya. Le Bouddha en dit autant dans le canon pĂąli, oĂč il dit : « Celui qui voit le Dharma me voit. Â» Il y a de fortes chances pour que ces vers fassent partie d’une tradition plus ancienne ; pour autant que je sache, ils n’apparaissent pas dans les grands sĂ»tras de la Perfection de la Sagesse.

C’est du Dharma que l’on doit voir les Bouddhas,
C’est des corps du Dharma que viennent leurs conseils,
Mais la vraie nature du Dharma ne peut ĂȘtre perçue,
Et personne ne peut la connaütre en tant qu’objet.

Les Bouddhas sont essentiellement des incarnations du Dharma, des incarnations de la bodhi, et pas seulement des personnalitĂ©s. Ils sont guidĂ©s par les Corps de Dharma, les rĂ©alitĂ©s spirituelles supĂ©rieures, de façon si proche qu’ils n’en sont en fait pas sĂ©parĂ©s. En mĂȘme temps, ce Corps de Dharma, cette rĂ©alitĂ© supĂ©rieure, n’existe pas comme un objet distinct d’un sujet. C’est un « pseudo-objet Â», quelque chose qui n’est essentiellement pas un objet, mais qui est perçu comme un objet, ou dont on parle comme d’un objet.

Personne, Subhuti, ne devrait non plus te dire, « ceux qui se sont mis en route sur le vĂ©hicule du Bodhisattva ont conçu la destruction d’un dharma, ou son annihilation Â».

Vous ne pouvez pas concevoir la destruction ou l’annihilation de ce qui, en rĂ©alitĂ©, n’existe pas. RĂ©duire les dharmas Ă  la shunyata ne veut pas dire que vous allez les dĂ©truire : le simple fait que les dharmas soient rĂ©duits Ă  la shunyata signifie que ce ne sont en tous cas pas des entitĂ©s Ă  dĂ©truire.

Et encore, Subhuti, si un homme ou une femme de bien avait empli des sept choses prĂ©cieuses autant de systĂšmes de mondes qu’il y a de grains de sable dans le Gange, et les donnait en prĂ©sent aux Tathagatas, aux Arhats, aux ComplĂštement ÉveillĂ©s, et si, par ailleurs, un Bodhisattva gagnait la patiente acceptation des dharmas qui ne sont rien en eux-mĂȘmes et qui manquent Ă  ĂȘtre produits, alors ce dernier, en vertu de cela, engendrerait une plus grande masse de mĂ©rite, immense et incalculable.

L’expĂ©rience de l’anutpattika-dharma-kshanti, l’acceptation patiente de la non-apparition des dharmas, est reprĂ©sentĂ©e par le huitiĂšme bhumi (en comptant les bhumis selon le Dasabhumika). Voyant les dharmas apparemment naĂźtre et s’éteindre, le Bodhisattva ne voit pas d’entitĂ©s rĂ©elles, ni rien qui apparaisse ou qui disparaisse. Pour reprendre la comparaison du magicien qui vous fait voir un Ă©lĂ©phant, vous voyez ce qui semble ĂȘtre un Ă©lĂ©phant, mais il n’y a en fait pas d’élĂ©phant. MĂȘme si le magicien fait apparaĂźtre un personnage qui tue l’élĂ©phant, aucune mort ne s’est produite. C’est une comparaison utilisĂ©e dans tout le Mahayana pour voir les choses comme Ă©tant essentiellement vides. Ce qui est spĂ©cifique au niveau de vision pĂ©nĂ©trante que nous considĂ©rons ici, le huitiĂšme bhumi, c’est l’élĂ©ment de kshanti. Toute persistance de rĂ©sistance Ă  l’idĂ©e d’anutpattika-dharma a complĂštement disparu.

Mais il reste une question sans rĂ©ponse, une question qui semble ne jamais ĂȘtre considĂ©rĂ©e. Pourquoi voir les choses de cette façon, et consentir Ă  voir les choses de cette façon, doit-il constituer l’irrĂ©versibilitĂ© ? Pourquoi l’anutpattika-dharma-kshanti en particulier ? Quel lien particulier y a-t-il entre cela et la samyak-bouddhĂ©itĂ©, par opposition au fait d’ĂȘtre un Arhat ? Pour dĂ©couvrir cela nous devons simplement nous demander : « Que ressent-on quand on est un Bodhisattva irrĂ©versible ? Â» ou bien, pour ĂȘtre rĂ©aliste : « Pouvons-nous avoir une idĂ©e de ce que cela peut ĂȘtre d’ĂȘtre un Bodhisattva irrĂ©versible ? Â»

Nous pouvons commencer par tenter d’imaginer ce que cela serait de ne rien prendre sĂ©rieusement, d’un point de vue ontologique. Votre expĂ©rience est comme un rĂȘve, comme une vision : vous la percevez bien, mais vous ne vous laissez pas, pas du tout, tromper par elle. C’est comme un rĂȘve lucide, un rĂȘve dans lequel vous savez que vous rĂȘvez. Votre expĂ©rience du monde, de l’existence conditionnĂ©e, est vive — plus vive que jamais — mais elle ne vous induit pas en erreur. Et, bien sĂ»r, la chose la plus significative est que vous voyez qu’il n’y a pas d’ĂȘtres Ă  sauver. Et parmi ces « ĂȘtres Â», il y a vous-mĂȘme : il n’est donc pas non plus question d’un « soi Â» Ă  sauver. La possibilitĂ© de penser en termes d’émancipation individuelle n’existe plus. A partir de ce moment-lĂ , vous ne voyez vĂ©ritablement plus de diffĂ©rence entre vous et les autres. Tous sont Ă©galement comme un rĂȘve et, en un sens, illusoires. C’est comme un jeu, et le jeu que vous jouez vous est maintenant Ă©gal ; mais c’est aussi, comme l’autre sorte de jeu, une expression spontanĂ©e de crĂ©ativitĂ©.

Si nous pensons ainsi Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© et si, sur ce qu’on appelle le chemin du Hinayana, l’irrĂ©versibilitĂ© est dans les grandes lignes au moins analogue avec l’EntrĂ©e dans le Courant, quelle relation y a-t-il entre cette notion d’anutpattika-dharma-kshanti et l’idĂ©e de l’EntrĂ©e dans le Courant ? L’anutpattika-dharma-kshanti est clairement liĂ©e Ă  la premiĂšre entrave, sakkayaditthi, la croyance erronĂ©e en un soi fixe et non-changeant, qui est brisĂ©e Ă  l’EntrĂ©e dans le Courant. Le Hinayana ne suit pas les implications mĂ©taphysiques de la rupture de cette entrave, comme le fait le Mahayana : il est plus pratique, plus direct, presque psychologique dans son approche et, cependant, les implications sont nĂ©anmoins lĂ . Vous ne pensez plus du tout qu’il y a quelqu’un Ă  sauver : ni d’autres personnes, ni vous-mĂȘmes.

De plus, Subhuti, le Bodhisattva ne devrait pas acquĂ©rir une masse de mĂ©rite. Subhuti dit : « SĂ»rement, Ô Seigneur, le Bodhisattva devrait-il acquĂ©rir une masse de mĂ©rite ? Â» Le Seigneur dit : « devrait acquĂ©rir Â», Subhuti, et non « devrait saisir Â». C’est pourquoi il est dit « devrait acquĂ©rir Â».

Le Bodhisattva devrait acquĂ©rir du mĂ©rite spontanĂ©ment, sans penser que le mĂ©rite est une chose rĂ©elle ou que l’acquisition du mĂ©rite est une acquisition rĂ©elle, par une personne rĂ©elle qui l’acquiert rĂ©ellement.

Quiconque dit que le Tathagata va ou vient, se tient debout, est assis ou est allongĂ©, ne comprend pas la signification de mon enseignement. Et pourquoi ? « Tathagata Â», ainsi est appelĂ© celui qui n’est allĂ© nulle part, et qui n’est venu de nulle part. Il est donc appelĂ© « le Tathagata, l’Arhat, le ComplĂštement ÉveillĂ© Â».

Le Tathagata est celui qui est « allĂ© ainsi Â», « allĂ© d’une telle maniĂšre Â» ; ou bien il est « venu ainsi Â». Cela peut ĂȘtre l’un ou l’autre, dĂ©pendant de la façon dont vous divisez le mot : Tatha-agata ou Tatha-gata. L’interprĂ©tation habituelle du ThĂ©ravada est tout Ă  fait simple et directe : le Tathagata est celui qui est allĂ©, ou qui est venu de l’état d’Éveil, comme l’ont fait ses prĂ©dĂ©cesseurs. Le Mahayana, comme vous pouvez vous y attendre, essaie de donner au concept un effet un peu plus philosophique : le Tathagata va autant qu’il vient, dans le sens oĂč il va en dehors de ce monde (du conditionnĂ© au Non-conditionnĂ©) au moyen de la sagesse ; et il revient dans ce monde en raison de la compassion. Son aller est son retour, son retour est son aller. La sagesse est la compassion, la compassion est la sagesse.

Dans L’Éveil de la Foi dans le Mahayana, Asvagosha utilise le terme tathata ou « ainsitĂ© Â», qui est un nom abstrait, mais est le mĂȘme mot de base. Tathata est un terme trĂšs Ă©trange, exprimant l’indĂ©finibilitĂ© des choses, l’impossibilitĂ© de dĂ©finir ou de dĂ©crire quoi que ce soit. Vous pouvez seulement dire : « C’est tel que c’est Â», ou « C’est ainsi Â». Les choses sont telles qu’elles sont, et exprimer leur nature est bien au-delĂ  de la compĂ©tence des mots ou des concepts.

Le fait est, selon le SĂ»tra du Diamant, que le Thatagata est « ainsi venu Â» et « ainsi allĂ© Â» parce qu’il ne va ni ne vient, ni ne reste debout, ni n’est assis, ni n’est couchĂ©. Nous devrions maintenant pouvoir deviner la raison de ceci, qui bien sĂ»r est que le Bouddha ne doit pas ĂȘtre identifiĂ© par son corps physique, son rupakaya, mais par son dharmakaya. De façon Ă©vidente, son dharmakaya ne va pas, ne vient pas, n’est pas debout, assis ou couchĂ©.

Mais nous pouvons aller un peu plus profondĂ©ment que cela, dans ce qui est dit ici. MĂȘme le rupakaya, ou personnalitĂ© phĂ©nomĂ©nale du Bouddha, ne va et ne vient pas dans le sens ultime, parce que de façon ultime il n’y a pas du tout d’aller et de venue, pas plus qu’il y a d’apparition ou de destruction des dharmas. Parfois, il est mĂȘme dit que toutes les choses restent dans un Ă©tat d’immobilitĂ© — quoique ceci soit peut-ĂȘtre un concept bien difficile

    Par Urgyen Sangharakshita.

 

© ‘Wisdom beyond words’ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.

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DerniĂšre mise Ă  jour:
04 avril, 2007.