La révolution essentielle.

Le Seigneur dit : Ici, Subhuti, quelqu’un qui s’est mis en route sur le vĂ©hicule du Bodhisattva devrait produire une pensĂ©e de cette maniĂšre : « Quel que soit le nombre d’ĂȘtres dans l’univers des ĂȘtres — en comprenant sous le terme “ĂȘtre” ceux qui sont nĂ©s d’un Ɠuf, ceux qui sont nĂ©s d’une matrice, ceux qui sont nĂ©s de la moisissure ou ceux qui sont nĂ©s miraculeusement ; avec forme ou sans forme ; avec perception, sans perception, et avec ni perception ni non-perception — quelles que soient les formes d’ĂȘtres concevables qui sont conçus : je dois mener tous ces ĂȘtres au Nirvana, Ă  ce Royaume du Nirvana qui ne laisse rien derriĂšre.

Parler de « produire une pensĂ©e Â» donne un peu l’impression que le Bodhisattva est un prestidigitateur sortant quelque chose de son chapeau : ceci donne une fausse impression de la façon dont apparaĂźt en fait la pensĂ©e en question — la pensĂ©e de l’Éveil, le bodhicitta. « Devrait faire apparaĂźtre une pensĂ©e Â» aurait pu ĂȘtre une meilleure façon de l’écrire.

Le texte continue en Ă©puisant le contenu du terme « ĂȘtre Â», en ayant recours Ă  une Ă©numĂ©ration traditionnelle et non exclusivement bouddhique de toutes les diffĂ©rentes classes possibles d’ĂȘtres, allant mĂȘme jusqu’aux ĂȘtres qui demeurent dans la sphĂšre de ni perception ni non-perception, qui en termes d’états mĂ©ditatifs correspond au quatriĂšme dhyana sans forme.

L’expression « nĂ© miraculeusement Â» peut ĂȘtre trompeuse. En Occident, les gens pensent souvent qu’un miracle reprĂ©sente l’intervention directe de Dieu dans les affaires mondaines, suspendant le fonctionnement des conditions naturelles. Mais ce n’est pas du tout le sens dans lequel cette sorte de naissance est « miraculeuse Â». Comme Conze le remarque avec justesse, une naissance miraculeuse, ou une naissance sous forme d’apparition (celle des dieux, des dĂ©mons, des ĂȘtres de l’antarabhava et de Ceux qui ne Reviennent Jamais) est censĂ©e ĂȘtre beaucoup plus commune que tout autre mode de naissance. En gardant Ă  l’esprit que « nĂ© de la moisissure Â» se rĂ©fĂšre Ă  toutes les sortes de petites formes de vie qui ne sont pas subsumĂ©es dans les deux autres catĂ©gories, « ceux qui sont nĂ©s de la moisissure Â» forment une classe bien trop nombreuse pour ĂȘtre nommĂ©e miraculeuse, dans aucune interprĂ©tation raisonnable du mot.

Conze propose la traduction « naissance sous forme d’apparition Â», mais ceci suggĂšre quelque chose d’insubstantiel ou de fantomatique, ce qui clairement n’est pas le cas ici, Ă  l’exception, peut-ĂȘtre, des vĂ©ritables fantĂŽmes ou pretas. Le mot aupapattika signifie littĂ©ralement « apparaissant juste Â» ou, mieux, « spontanĂ© Â» — quoique non dans le sens d’ĂȘtre sans cause. Cela signifie rĂ©ellement que ces ĂȘtres apparaissent Ă  un stade de dĂ©veloppement plus avancĂ© que ce qui est normal dans le cas des ĂȘtres nĂ©s d’une matrice ou d’un Ɠuf. Simplement, ils apparaissent complĂštement formĂ©s, sans passer par la conception, la gestation, la toute petite enfance et l’enfance — mais sans non plus venir Ă  exister par quelque miracle divin. Les ĂȘtres de l’antarabhava, par exemple, sont supposĂ©s apparaĂźtre spontanĂ©ment avec un corps physique subtil entiĂšrement formĂ©, et de subtils organes des sens entiĂšrement dĂ©veloppĂ©s.

« ĂŠtres (...) sans perception Â» est la traduction de Conze pour asamjña sattva, la classe des devas parfois connus sous le nom de dieux inconscients, qui apparaissent dans les Ă©critures pĂąlies. On peut supposer que ces dieux sont « inconscients Â» parce qu’ils occupent un lieu particulier mais ne dirigent pas leur attention vers ce lieu mĂȘme, en tant que chose existant objectivement — tout comme les ĂȘtres de ce monde, absorbĂ©s dans la mĂ©ditation, peuvent ne pas ĂȘtre conscients du monde dans lequel, en un sens, ils habitent. Le terme asamjña signifie littĂ©ralement « ne percevant pas Â» : il est douteux qu’« inconscient Â» signifie bien la mĂȘme chose. Ces ĂȘtres sont peut-ĂȘtre simplement des dieux qui ne font pas trĂšs attention aux choses.

Le Bouddha parle du Bodhisattva qui mĂšne toutes ces classes d’ĂȘtres Ă  « ce Royaume du Nirvana qui ne laisse rien derriĂšre Â». Ceci, ce « nirvana sans substrat Â», est atteint par un Bouddha Ă  son parinirvana, quand son corps physique meurt. Conze note, sans la commenter, l’image de Candrakirti pour cette condition sublime : Â« Une citĂ© oĂč, une fois que toutes les bandes de brigands qui y Ă©taient ont Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©es, est elle-mĂȘme maintenant rasĂ©e. Â» Ceci suggĂšre que le nirvana est un peu comme Hiroshima aprĂšs la bombe atomique. Cela reprĂ©sente une sorte de nihilisme brutal qui doit ĂȘtre mis en question mĂȘme s’il vient de la plume d’un commentateur aussi distinguĂ© que Candrakirti. En parlant du Tathagata, le Bouddha dit : « On ne peut pas dire de lui qu’il existe aprĂšs la mort, ni qu’il n’existe pas aprĂšs la mort, ni l’un et l’autre, ni ni l’un ni l’autre. Â» La comparaison de Candrakirti est donc assez trompeuse, mĂȘme si elle aurait pu ĂȘtre bien plus pertinente si les bandes de brigands avaient toutes Ă©tĂ© converties et si la ville entiĂšre Ă©tait devenue une Terre Pure. AprĂšs tout, lorsque nous essayons d’arrĂȘter la roue de l’existence conditionnĂ©e, nous sommes aussi engagĂ©s dans l’ascension de la spirale de l’InconditionnĂ©. Que Candrakirti se soit vraiment senti capable d’utiliser ce genre d’image en dit beaucoup sur la positivitĂ© naturelle du peuple indien.

Et, cependant, quoique d’innombrables ĂȘtres aient ainsi Ă©tĂ© menĂ©s au Nirvana, aucun ĂȘtre n’a Ă©tĂ© menĂ© au Nirvana. Â» Et pourquoi ? Si, chez un Bodhisattva, la notion d’« ĂȘtre Â» existait, il ne pourrait pas ĂȘtre appelĂ© un « ĂŠtre de Bodhi Â». « Et pourquoi ? Il ne pourrait ĂȘtre appelĂ© un Être de Bodhi, celui chez qui existerait la notion d’un soi ou d’un ĂȘtre, ou la notion d’une Ăąme vivante ou d’une personne.

Le soi est l’atman, l’ĂȘtre est le sattva, l’ñme vivante est le jiva, et la personne est le pudgala ; tous ces termes peuvent se rĂ©fĂ©rer aux ĂȘtres humains. En rĂ©sultat de notre rencontre avec ce que nous appelons des ĂȘtres, nous formons la notion — le concept — d’un soi, d’une Ăąme vivante, d’une personne ou d’un ĂȘtre existant objectivement, non changeant, identifiable et sĂ©parĂ©. Cette notion est erronĂ©e en ce sens qu’elle ne correspond pas aux faits de la situation, que ce soit dans les termes des dharmas du Hinayana ou dans les termes de la shunyata du Mahayana. Ce n’est pas que les faits de notre expĂ©rience soient en question. « La notion d’un ĂȘtre Â» est simplement une interprĂ©tation erronĂ©e des faits de notre existence.

C’est la vue pĂ©nĂ©trante fondamentale du sĂ»tra du Diamant : les ĂȘtres n’existent pas, nous n’existons pas. C’est trĂšs facile Ă  dire, bien sĂ»r, mais c’est une idĂ©e qui fait chanceler quand on la prend rĂ©ellement en compte. On nous dit que notre prĂ©sent mode de perception, de conscience, d’ĂȘtre mĂȘme, qui nous dit « Je suis je Â», est erronĂ©. A un niveau intellectuel, nous pouvons rĂ©ussir Ă  saisir l’idĂ©e que les ĂȘtres n’existent pas, et mĂȘme que nous n’existons pas, mais pouvons-nous la prendre suffisamment au sĂ©rieux ? Sommes-nous prĂȘts Ă  cette liquidation — cela apparaĂźtrait ainsi — de notre existence prĂ©sente ? Sommes-nous prĂȘts Ă  ce qui est parfois appelĂ© la mort spirituelle ? Si ce n’est pas le cas, s’il n’y a pas de mort spirituelle, alors il ne peut y avoir de renaissance spirituelle.

Si nous sommes prĂȘts Ă  nous exposer Ă  cette vue pĂ©nĂ©trante radicale, nous constaterons qu’elle est Ă©laborĂ©e dans le sĂ»tra Ă  l’aide de diffĂ©rents domaines d’application. Selon Dr Conze, le Bouddha Ă©tablit la rĂ©alisation de la vacuitĂ© selon trois perspectives : ontologique, psychologique et logique.

Ontologiquement, la doctrine de la vacuitĂ© signifie qu’il n’existe pas de chose telle qu’une entitĂ© sĂ©parĂ©e. Il n’y a rien qui soit rĂ©ellement, vraiment et absolument sĂ©parĂ© et soi-mĂȘme. Nous avons l’habitude de couper la rĂ©alitĂ© en petits morceaux, distinguant une chose d’une autre. Ceci est ceci, cela est cela. Puis nous commençons Ă  prĂ©fĂ©rer ceci Ă  cela, nous choisissons ceci plutĂŽt que cela, nous nous attachons Ă  ceci et rejetons cela — et c’est lĂ  que nous nous trompons (ici ne parle pas que le SĂ»tra du Diamant : c’est toute la tradition bouddhique qui parle). Ce n’est pas que nous soyons censĂ©s voir les choses comme « une Â», exactement, rĂ©duisant toute diffĂ©rence Ă  l’unitĂ© ou masquant les diffĂ©rences d’une façon ou d’une autre. C’est plutĂŽt une question de voir les choses comme Ă©tant d’une certaine façon fusionnĂ©es.

Pour une illustration de cette idĂ©e, nous pouvons nous tourner vers le Gandavyuha SĂ»tra, dans lequel la rĂ©alitĂ© des choses est comparĂ©e Ă  l’intersection de rayons de lumiĂšre. Si vous voyez des rayons de lumiĂšre de toutes les couleurs diffĂ©rentes, partant dans toutes les directions, se croisant et s’entrecroisant, vous constatez, Ă©videmment, qu’un rayon de lumiĂšre n’en obstrue aucun autre. Ils brillent tous au travers l’un de l’autre. Ils ne sont pas perdus ou fondus en une grande lumiĂšre : ils gardent tous ce que vous pourriez appeler leur individualitĂ© sĂ©parĂ©e, mais ils ne font aucune obstruction Ă  la pĂ©nĂ©tration par d’autres individualitĂ©s. Ils s’interpĂ©nĂštrent tous mutuellement. En rĂ©alitĂ©, les choses ne peuvent ĂȘtre perçues ni comme Ă©tant coupĂ©es en morceaux mutuellement exclusifs, ni comme Ă©tant absorbĂ©es dans une unitĂ©. Quand nous examinons la rĂ©alitĂ©, nous voyons toutes les choses comme Ă©tant fusionnĂ©es ou s’interpĂ©nĂ©trant l’une l’autre. Il y a en mĂȘme temps individualitĂ© et unitĂ©, aucune chose ne faisant obstruction Ă  l’autre.

MĂȘme les catĂ©gories traditionnelles de la pensĂ©e bouddhique ne peuvent ĂȘtre exclues de cette façon de percevoir le monde. Des termes bouddhiques tels que « Bouddha Â», « Bodhisattva Â», « mĂ©rite Â», « sagesse Â», etc., ne se rĂ©fĂšrent Ă  aucune entitĂ© fixe, absolue ou finale. Ce ne sont que des moyens, des upayas, pour nous aider dans notre voie. Leur valeur est provisionnelle, et non ultime ou finale. Voici, en dĂ©finitive, comment fonctionne l’application ontologique de la doctrine de la vacuitĂ© du soi, la shunyata.

Psychologiquement, la doctrine de la shunyata veut dire ne s’attacher nulle part, n’ĂȘtre ou ne s’installer nulle part, ne dĂ©pendre de rien, ne s’appuyer sur rien, ou ne rien prendre comme soutien. AprĂšs tout, si les entitĂ©s n’existent pas, il n’y a bien sĂ»r rien sur quoi s’appuyer. Le problĂšme est qu’il est trĂšs difficile de rĂ©aliser cela, car Ă  vrai dire ce n’est pas ce que nous voulons. Nous voulons dĂ©pendre de quelque chose, nous voulons nous installer quelque part, oĂč que ce soit, en particulier quand nous vieillissons. Ce dĂ©sir n’est pas que matĂ©riel : il est psychologique, voire spirituel. Nous voulons trouver un petit coin douillet oĂč nous pouvons ĂȘtre bien au chaud et en sĂ©curitĂ©, comme un petit oiseau dans son nid, tout en haut d’un grand arbre, et puis dire : « Bien, voilĂ , tout est arrangĂ©. Je suis installĂ©, rien ne peut m’ébranler. Â» Mais, bien sĂ»r, cela ne peut pas ĂȘtre tout Ă  fait ainsi. Ce n’est simplement pas possible. TĂŽt ou tard, aussi sĂ»res et sans risques que semblent ĂȘtre les choses, nos soutiens vont nous ĂȘtre brusquement retirĂ©s.

Il n’y a, selon le SĂ»tra du Diamant, qu’une issue hors de la souffrance qui est ainsi créée : c’est de dĂ©velopper une attitude dans laquelle nous ne nous installons pas, nous n’essayons pas de nous Ă©tablir quelque part : une attitude libre, spontanĂ©e, mobile. Cela ne veut pas dire ĂȘtre impulsif ou irresponsable ; c’est la spontanĂ©itĂ© qui naĂźt librement et crĂ©ativement de la rĂ©alisation de la vĂ©ritĂ© de la vacuitĂ©.

Finalement, du point de vue de la logique, la doctrine de la shunyata montre la pensĂ©e rationnelle Ă©tant transcendĂ©e. La base de la logique traditionnelle, tant en Orient qu’en Occident, est la loi de la contradiction, qui dit qu’une chose ne peut pas ĂȘtre A et non A en mĂȘme temps : elle ne peut, par exemple, ĂȘtre Ă  la fois noire et non noire. Le SĂ»tra du Diamant dit cependant : « Oh oui, elle peut. Une chose est elle-mĂȘme car elle n’est pas elle-mĂȘme. Elle est ce qu’elle est parce qu’elle n’est pas ce qu’elle est. Elle est A parce qu’elle n’est pas A. Elle est noire parce qu’elle n’est pas noire. Â» La logique est abrogĂ©e, la raison s’effondre, incapable de venir Ă  bout de la rĂ©alitĂ© ultime. La raison est bien sĂ»r trĂšs utile dans les affaires de la vie courante, mais elle n’est d’aucune utilitĂ© en ce qui concerne la rĂ©alitĂ© ultime. Si nous voulons nous lancer dans la vacuitĂ©, nous devons laisser la raison et la logique loin derriĂšre nous : ceci n’est peut-ĂȘtre pas facile Ă  accepter, mais est bien trop facile Ă  mal comprendre. Il n’est pas question de se plonger dans l’irrationnel. La sagesse transcendantale se dĂ©veloppe en transcendant la logique, en s’élevant au-dessus de la raison, et non en sombrant au-dessous.

Le paradoxe central et crucial de la Prajñaparamita est lĂ , au tout dĂ©but du SĂ»tra du Diamant. Le Bouddha dit que le Bodhisattva doit d’abord se rĂ©soudre Ă  guider tous les ĂȘtres vers le nirvana, puis rĂ©aliser qu’en rĂ©alitĂ© aucun ĂȘtre n’existe. Il y a clairement lĂ  une contradiction, et une contradiction clairement voulue, qui veut exprimer l’essence mĂȘme de l’IdĂ©al du Bodhisattva.

Nous pensons gĂ©nĂ©ralement Ă  la compassion comme Ă©tant dirigĂ©e vers des individus, ou peut-ĂȘtre des groupes d’individus. Nous voyons des personnes particuliĂšres souffrir, et alors notre compassion apparaĂźt, ou au moins notre pitiĂ©. Mais le Bodhisattva ne perçoit pas des individus. Le Bodhisattva perçoit la vĂ©ritĂ© de l’absence de soi, la vĂ©ritĂ© de la non-individualitĂ©, la vĂ©ritĂ© de la shunyata, de la vacuitĂ©. C’est de cette perception, de cette rĂ©alisation, que naĂźt la compassion du Bodhisattva, une compassion que nous percevons ou interprĂ©tons comme une compassion envers des individus.

Mais comment un Bodhisattva, qui n’a aucune notion des ĂȘtres, peut-il faire pour les mener vers le nirvana ? La rĂ©ponse simple est qu’il ne le fait pas, ou plutĂŽt qu’il ne fait que sembler le faire. A un niveau beaucoup plus ordinaire, par exemple, vous pouvez voir quelqu’un qui aide des gens, qui gĂ©nĂ©ralement se rend utile, est rĂ©flĂ©chi et plein d’égards, et vous pouvez conclure que cette personne a une idĂ©e prĂ©cise : ĂȘtre gentille et convenable envers les autres. Mais elle peut n’avoir aucune notion de cela. Ce peut simplement ĂȘtre dans sa nature de se comporter ainsi. De la mĂȘme façon, Ă  un niveau complĂštement diffĂ©rent, les Bodhisattvas aident librement et spontanĂ©ment les gens, sans avoir de notion prĂ©cise d’aider les gens — sans en fait avoir absolument aucune notion des gens.

Les Bodhisattvas sont essentiellement libĂ©rĂ©s de la conscience d’eux-mĂȘmes, dans le sens le moins positif du terme. Le VƓu du Bodhisattva a pĂ©nĂ©trĂ© jusqu’aux plus grandes profondeurs de leur ĂȘtre, et l’accomplir est simplement ce qu’ils ont envie de faire. De leur point de vue, cela n’a rien de spĂ©cial. En fait, dans le sens dans lequel les gens qui n’ont pas fait ce VƓu le comprennent, il n’est pas nĂ©cessaire. C’est l’apparition du bodhicitta — de la VolontĂ© d’Éveil — qui dĂ©finit un Bodhisattva. Puis, le bodhicitta s’exprime dans le fait de faire le VƓu, et dans la pratique des Six Paramitas. Le VƓu est un point de dĂ©part, mais ce n’est pas quelque chose que le Bodhisattva laisse derriĂšre lui, comme un point de dĂ©part littĂ©ral est laissĂ© derriĂšre soi. C’est un fil qui se dĂ©roule tout au long de la carriĂšre du Bodhisattva. Un non-Bodhisattva, s’il veut faire le VƓu, peut avoir Ă  y penser trĂšs consciemment et dĂ©libĂ©rĂ©ment, mais ce n’est qu’une prĂ©paration du terrain pour faire le VƓu, ce qui se produit trĂšs spontanĂ©ment.

Le VƓu n’est pas seulement un vƓu dans le sens ordinaire du mot. Il est aussi difficile d’y penser comme Ă  l’acte d’un individu en tant que tel. Le vƓu de mener tous les ĂȘtres vers le nirvana — et pour une chose aussi solennelle qu’un vƓu nous ne pouvons faire autrement que de prendre les mots utilisĂ©s absolument littĂ©ralement — semble ĂȘtre une grande responsabilitĂ© Ă  prendre pour un individu. Les ĂȘtres du passĂ©, du prĂ©sent, du futur, des ĂȘtres de toutes sortes, Ă  tous les niveaux, Ă  tous les degrĂ©s : c’est un nombre incroyable d’ĂȘtres Ă  mener vers le nirvana. Cette Ă©norme responsabilitĂ© peut-elle reposer sur les Ă©paules d’un seul individu ? Et si, une fois encore nous comprenons le VƓu littĂ©ralement (ce que nous devons faire), alors nous devons imaginer notre Bodhisattva entreprenant une tĂąche Ă  laquelle d’innombrables Bodhisattvas se sont dĂ©jĂ  attaquĂ©s — et cependant le VƓu n’est pas : Â« Je collaborerai avec tous les Bodhisattvas pour mener tous les ĂȘtres Ă  l’Éveil Â». Comment peut-il ĂȘtre possible Ă  un Bodhisattva individuel d’accomplir son vƓu de mener tous les ĂȘtres vers le nirvana, Ă  moins que tous les autres Bodhisattvas lui laissent la voie libre, Ă  moins qu’ils cessent d’ĂȘtre des Bodhisattvas ?

Nous pouvons peut-ĂȘtre commencer Ă  rĂ©soudre ceci en essayant de ne pas prendre trop littĂ©ralement un Bodhisattva comme Ă©tant un individu prenant la responsabilitĂ© individuelle de la tĂąche. C’est plutĂŽt que le Bodhisattva perçoit que le besoin le plus Ă©levĂ© de tous les ĂȘtres est l’Éveil. C’est sa motivation. Le Bodhisattva voit le pĂ©trin dans lequel sont les gens et perçoit que le seul vĂ©ritable remĂšde Ă  la difficultĂ© de leur situation est un remĂšde spirituel, et que la seule personne vraiment qualifiĂ©e pour les aider est un Bodhisattva. Le Bodhisattva s’identifie si clairement et si complĂštement avec ce besoin des ĂȘtres que toutes ses Ă©nergies deviennent vouĂ©es Ă  sa satisfaction. Il ne reste pas d’énergie pour considĂ©rer : « Je fais cela Â». C’est comme si vous Ă©tiez prĂ©sent Ă  quelque terrible accident et que, voyant de nombreuses personnes griĂšvement blessĂ©es, vous vous jetiez simplement de tout votre cƓur dans l’aide pratique que vous pouvez leur apporter.

De plus, il n’est pas rĂ©ellement possible de penser au VƓu du Bodhisattva comme Ă  un Ă©vĂ©nement sĂ©parĂ© de l’apparition du bodhicitta. On pourrait dire que le bodhicitta peut ĂȘtre « subdivisĂ© Â» en deux aspects : d’une part, le vƓu, la conscience qu’a le Bodhisattva du but et sa dĂ©termination Ă  le rĂ©aliser, et d’autre part les rĂ©elles dispositions Ă  prendre pour sa rĂ©alisation, la pratique des Six Paramitas. Le VƓu est une expression du bodhicitta partiellement apparu, fonctionnant dans un cadre particulier ou prenant une direction particuliĂšre selon les besoins des ĂȘtres sensibles. En mĂȘme temps — d’une façon analogue, en un sens — il a une fonction de discipline, au moins au dĂ©but, quand le bodhicitta est encore relativement faible et embryonnaire. C’est donc en mĂȘme temps l’expression du bodhicitta d’une façon particuliĂšre, et la base d’un plus grand dĂ©veloppement du bodhicitta.

L’implication de ceci est que le VƓu du Bodhisattva peut ĂȘtre rompu, le Bodhisattva cessant d’ĂȘtre un Bodhisattva, Ă  n’importe quel moment jusqu’au huitiĂšme bhumi, oĂč le bodhicitta devient irrĂ©versible. Il y a diverses rĂ©fĂ©rences, dans les SĂ»tras de la Perfection de la Sagesse, Ă  la possibilitĂ© de perdre sa vision, d’en avoir assez des ĂȘtres. AprĂšs tout, il y en a vraiment beaucoup, et ils peuvent ĂȘtre trĂšs fatigants. Vous ĂȘtes lĂ , Ă  essayer de les sauver et Ă  les mener vers le nirvana, ils ne sont simplement pas intĂ©ressĂ©s. Ils se sentent mieux chez eux vautrĂ©s dans les misĂšres du samsara. Il peut donc ĂȘtre trĂšs frustrant d’ĂȘtre un Bodhisattva. En fait, selon les Ă©critures, cette frustration pourrait un jour prendre le dessus en vous, et vous mener Ă  penser : « Oh, assez de tous ces ĂȘtres ! Â» Alors, en un instant, le bodhicitta disparaĂźtrait, et vous vous retrouveriez au niveau de l’Arhat.

En disant cela, bien sĂ»r, nous devons nous souvenir que par Arhat nous ne voulons pas dire la sorte de personne qui aurait Ă©tĂ© appelĂ©e un Arhat aux premiers temps du bouddhisme, mais que nous parlons de la conception mahayaniste classique de l’Arhat : quelqu’un qui a pĂ©nĂ©trĂ© la notion du soi jusqu’à percevoir que ce que l’on appelle le soi n’est fait que de dharmas, mais qui n’a pas vu que ces dharmas sont vides. Du point de vue du Mahayana, ce sens subtil du soi, ou de l’ĂȘtre — que cela concerne soi-mĂȘme ou les autres — ne disparaĂźt totalement qu’au moment de l’Éveil complet. Jusque lĂ , il y aura toujours une notion de soi, aussi subtile soit-elle, mĂȘme pour un Bodhisattva irrĂ©versible — sans quoi il n’y aurait aucune distinction entre un Bodhisattva, mĂȘme trĂšs avancĂ©, et un samyak-sambuddha, une Personne qui est ComplĂštement ÉveillĂ©e.

Il n’est pas toujours facile de prendre un peu de recul par rapport Ă  un texte aussi profond que celui-ci, et de prendre ce qu’il dit comme une proposition pratique. Dans le cas du VƓu du Bodhisattva nous pouvons simplement l’interprĂ©ter comme Ă©tant une question de voir trĂšs clairement les besoins des ĂȘtres et de faire de tout cƓur un vƓu de se vouer Ă  la satisfaction de ces besoins. C’est une question de commencer Ă  Ă©liminer, ou au moins Ă  devenir plus conscient de notre tendance presque instinctive et inconsciente Ă  voir les gens non pas en termes de ce dont ils ont besoin, mais en termes de ce que nous voulons d’eux, que ce soit d’un point de vue pratique, matĂ©riel ou psychologique.

Pour rĂ©pondre aux besoins les plus Ă©levĂ©s des ĂȘtres, un Bodhisattva est galvanisĂ©, mais nous pouvons commencer Ă  avancer sur la voie du Bodhisattva non pas en pensant : « Je vais mener tous ces ĂȘtres vers le nirvana Â», mais en dĂ©cidant : « Je vais essayer de voir ces ĂȘtres tels qu’ils sont en eux-mĂȘmes, et de voir quels sont leurs besoins, plutĂŽt que de constamment chercher Ă  voir comment ils peuvent satisfaire mes propres besoins. Â» C’est la rĂ©volution essentielle Ă  laquelle appelle le VƓu du Bodhisattva. AprĂšs cela, ce n’est qu’une question de clarification de notre vision, jusqu’à ce que nous percevions rĂ©ellement que ce dont les ĂȘtres ont vraiment besoin est l’Éveil. Mais, ici et maintenant, dans notre pratique du metta bhavana — le dĂ©veloppement de la bienveillance universelle — nous pouvons veiller Ă  dĂ©velopper de la bienveillance envers les gens indĂ©pendamment du fait qu’ils se conforment ou non Ă  nos propres besoins, souhaits ou valeurs. Cela ne sera jamais facile car nous ressentons naturellement nos besoins bien plus fortement que nous ne ressentons les besoins des autres. Mais nous pouvons pratiquer cela : penser aux besoins des autres, voir comment nous pouvons les satisfaire ou, si nous ne pouvons les satisfaire nous-mĂȘmes, voir comment nous pouvons aider les gens Ă  satisfaire leurs propres besoins, tout cela mĂȘme lorsque nous sommes aussi prĂ©occupĂ©s par nos propres besoins immĂ©diats, objectifs et lĂ©gitimes.

Ce n’est pas trĂšs souvent que nous voyons les gens simplement comme eux-mĂȘmes plutĂŽt que comme des instruments de nos propres besoins, et c’est en fait trĂšs rarement que nous laissons la place aux autres d’une façon complĂštement dĂ©sintĂ©ressĂ©e. Nous pouvons le faire pour notre propre pĂšre ou notre propre mĂšre, notre propre ami, amant ou enfant, mais le plus souvent nous nous occupons de nous-mĂȘme. Pour les moines ou les nonnes il y a un danger particulier concernant ceci, dans la mesure oĂč ils ont laissĂ© derriĂšre eux les liens naturels et biologiques qui font sortir le laĂŻc ordinaire de l’égoĂŻsme complet. Le danger de la vie monastique est bien illustrĂ© dans le chapitre du Vinaya appelĂ© le Mahavagga, qui dĂ©crit comment le Bouddha trouve un moine souffrant de dysenterie et qui est nĂ©gligĂ© par les autres moines. Quand le Bouddha demande pourquoi personne ne s’occupe de ce pauvre moine, les autres rĂ©pondent : « Seigneur, il ne nous est pas utile Â» — un terrible aveu. Ils sont dĂ»ment rĂ©primandĂ©s, et mĂȘme si dans le canon pĂąli il n’y a aucune forme de mention de l’IdĂ©al du Bodhisattva en tant que tel, quelque chose y ressemblant, ou les germes de cet IdĂ©al, y sont clairement impliquĂ©s. « Vous n’avez ni pĂšre ni mĂšre pour s’occuper de vous Â», dit le Bouddha. En tant que membre de la communautĂ© spirituelle vous n’appartenez Ă  aucun groupe naturel aux membres duquel vous pouvez faire appel simplement du fait des liens du sang. L’aide que vous vous apportez les uns les autres ne peut ĂȘtre motivĂ©e que par une impulsion purement spirituelle, par le sentiment d’ĂȘtre tous membres d’un corps purement spirituel.

S’occuper des autres sur la base d’une motivation spirituelle est beaucoup plus difficile que s’occuper d’eux par intĂ©rĂȘt amoureux ou familial. Si votre fils a besoin d’une nouvelle paire de chaussures, vous pouvez bien ĂȘtre prĂȘt Ă  retarder l’achat de votre nouvelle chemise — et ce genre de choses a un effet : cela fait mĂ»rir. Le danger de sombrer dans l’égoĂŻsme et dans la prĂ©occupation de soi est donc bien plus grand pour la communautĂ© monastique qu’il ne l’est pour les laĂŻcs qui ont Ă  s’occuper de tous leurs amis et parents. L’avantage d’ĂȘtre un moine ou une nonne est bien sĂ»r que vous pouvez Ă©viter l’exploitation mutuelle souvent inconsciente qui se dĂ©guise souvent en relation amoureuse attentive et significative.

Il n’y a en fait qu’un de nos propres besoins qui doive ĂȘtre satisfait avant que nous puissions nous prĂ©occuper efficacement des besoins des autres, et ce n’est pas un besoin physique ou matĂ©riel, mais simplement une question de positivitĂ© et de sĂ©curitĂ© Ă©motionnelles. Nous avons besoin d’apprĂ©cier notre propre valeur et de sentir qu’elle est apprĂ©ciĂ©e par les autres, nous avons besoin de nous aimer et de sentir que nous sommes aimĂ©s par les autres. Sur cette base, nous pouvons commencer Ă  dĂ©velopper la sensibilitĂ© et la prise de conscience qu’il faut pour apprĂ©cier les vĂ©ritables besoins des autres — non pas seulement leurs besoins matĂ©riels, ou mĂȘme leurs besoins d’éducation, mais leur besoin d’un idĂ©al auquel ils puissent se vouer, d’un chemin spirituel qu’ils puissent suivre. En mĂȘme temps, le groupe de ceux dont nous nous prĂ©occupons peut croĂźtre et inclure non seulement notre propre famille et nos propres amis, mais des gens au-delĂ  de notre propre sorte, de notre propre race, de notre propre sexe et mĂȘme de nos propres vues. Il peut mĂȘme inclure des classes d’ĂȘtres trĂšs diffĂ©rents.

Si nous voulons saisir la signification de ce que dit le SĂ»tra du Diamant, nous devons, ayant eu une comprĂ©hension intellectuelle prĂ©liminaire, rester trĂšs terre-Ă -terre. Une fois que nous avons compris qu’il est dĂ©sirable que nous nous vouions au progrĂšs spirituel de tous les ĂȘtres, et qu’afin de faire cela nous devons penser en termes de besoins des autres plutĂŽt qu’en termes de nos propres besoins, nous devons prendre encore un peu de recul et rĂ©aliser que nous avons besoin de nous mettre dans un Ă©tat suffisamment positif pour pouvoir commencer Ă  penser trĂšs naturellement et facilement aux besoins des autres. C’est, si l’on peut dire, le point essentiel. Et c’est un point essentiel que beaucoup de gens devraient bien examiner, en particulier dans les professions sociales ou mĂ©dicales.

Nous avons dĂ©jĂ  bien Ă  faire, juste Ă  ce niveau. Toute la question de « ne pas avoir de notion d’ĂȘtre Â» est une question que nous pouvons probablement, en toute foi, garder pour le futur. En attendant, nous pouvons considĂ©rer que, dans la mesure oĂč nous avons des sentiments pour les autres et pour leurs besoins, nous ne les voyons plus comme Ă©tant entiĂšrement sĂ©parĂ©s de nous-mĂȘmes, et dans cette mesure nous ne les voyons plus, ou nous n’avons plus de notion d’eux, comme des ĂȘtres en tant qu’ĂȘtres sĂ©parĂ©s. Une telle construction est justifiĂ©e pour commencer, tant que nous savons clairement que c’est trĂšs Ă©loignĂ© — si nous prenons cette idĂ©e littĂ©ralement — de ne pas du tout avoir de notion d’ĂȘtre.

    Par Urgyen Sangharakshita.

 

© ‘Wisdom beyond words’ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.

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04 avril, 2007.