Les faits de l’existence.

Les formes ne sont pas la sagesse, la sagesse ne peut pas non plus ĂȘtre trouvĂ©e dans la forme,
Dans la conscience, les perceptions, les sensations ou dans la volition.
Elles ne sont pas la sagesse, et aucune sagesse ne s’y trouve.
Elle est comme l’espace, sans fĂȘlure ni cassure.

La nature essentielle de tous les soutiens objectifs est sans limites ;
De mĂȘme, la nature essentielle et originelle des ĂȘtres est sans limites.
Tout comme la nature essentielle et originelle de l’espace n’a pas de limites,
De mĂȘme, la sagesse de Ceux qui connaissent le monde est sans limites.

La sagesse est comme l’espace, parce que la seule chose que vous puissiez concevoir comme Ă©tant sans fĂȘlure ni cassure est l’espace. L’espace ne peut ĂȘtre conçu que nĂ©gativement, Ă  l’aide des choses qui y sont. Il ne peut ĂȘtre divisĂ© ou dĂ©coupĂ©, il n’est pas fait de parties. Il est omniprĂ©sent. Telles sont toutes les caractĂ©ristiques de la sagesse : les fĂȘlures, les cassures ou les divisions ne sont que conceptuelles. Vous ne pouvez pas dĂ©couper l’espace, et vous ne pouvez pas dĂ©couper le fait d’ĂȘtre ; vous ne pouvez pas dĂ©couper la sagesse. La sagesse est partout entiĂšrement prĂ©sente. Elle ne peut ĂȘtre coupĂ©e en parties ; vous ne pouvez ĂȘtre ÉveillĂ© en partie. La sagesse est absolument continue, sans aucune interruption ; elle est sans limites, dans le sens oĂč elle est inconcevable. Il en est de mĂȘme de toutes les choses : dans leur nature essentielle et originelle, elles sont indĂ©finissables, inconcevables, et donc sans limites. « Les supports objectifs Â», les skandhas, sont sans limites ; il en est de mĂȘme des ĂȘtres, et de l’espace, et de la sagesse. Ceux-ci, dans leur nature essentielle et originelle, ne peuvent ĂȘtre saisis, analysĂ©s ou classĂ©s.

« Perceptions Â» — de simples mots, nous ont dit les Chefs ;
Perceptions dĂ©laissĂ©es et parties, et la porte est ouverte pour l’Au-delĂ .
Ceux qui réussissent à se débarrasser des perceptions,
Ayant atteint l’Au-delĂ , rĂ©alisent les commandements du MaĂźtre.

Si, pendant des éternités aussi innombrables que les sables du Gange
Le Chef continuait lui-mĂȘme Ă  prononcer le mot « ĂȘtre Â» :
Tranquille, pur dĂšs le tout dĂ©but, aucun ĂȘtre ne pourrait jamais rĂ©sulter de ses paroles.
Cela est la pratique de la sagesse, la plus haute perfection.

Les perceptions nĂ©cessitent un sujet et un objet. Quand, donc, vous transcendez la dualitĂ© du sujet et de l’objet, les perceptions sont « dĂ©laissĂ©es et parties Â». Il n’y a lĂ  rien qui soit rĂ©ellement apparu. C’est quelque chose que vous pouvez rĂ©aliser, mais que ni vous ni personne d’autre ne peut rendre diffĂ©rent. MĂȘme si le Bouddha lui-mĂȘme disait que les ĂȘtres existaient (et en tant que bouddhiste vous ne pouvez dire les choses de maniĂšre plus forte), et mĂȘme s’il continuait Ă  le dire pendant autant d’éternitĂ©s qu’il y a de grains de sable dans le Gange, cela ne le rendrait toujours pas vrai, cela ne modifierait toujours pas le fait qu’en rĂ©alitĂ© aucun ĂȘtre n’existe. Cela signifie qu’il n’y a absolument aucune possibilitĂ© de crĂ©ation ou de crĂ©ateur. De cette façon, la Perfection de la Sagesse Ă©carte le point de vue thĂ©iste.

Le thĂ©isme ne semble pas avoir Ă©tĂ© un courant de pensĂ©e proĂ©minent au temps du Bouddha, et il ne s’y rĂ©fĂ©ra qu’occasionnellement. Le thĂ©isme se dĂ©veloppa beaucoup plus fortement Ă  partir du douziĂšme siĂšcle environ, avec les cultes de dĂ©votion thĂ©istes de ce qui est appelĂ© le Moyen-Age indien, et avec le non-dualisme qualifiĂ© (faisant place Ă  un crĂ©ateur et Ă  une crĂ©ation) de diverses Ă©coles du Vedanta.

Des Ă©tudiants chrĂ©tiens en religion comparative ont essayĂ© par le passĂ© de suggĂ©rer que le monothĂ©isme est arrivĂ© sur la scĂšne aprĂšs tout le reste, et est donc la culmination de la quĂȘte religieuse. Des recherches plus rĂ©centes ont cependant Ă©tabli une corrĂ©lation persistante entre des structures sociales « primitives Â» et des idĂ©es monothĂ©istes claires et prĂ©cises. Il est certain que le monothĂ©isme est gĂ©nĂ©ralement suffisant pour satisfaire l’homme ou la femme ordinaire, de la rue : voici le monde — quelqu’un doit l’avoir fait, et donc qui que ce soit, c’est Dieu. Vous ne pouvez en dĂ©battre. Des gens ayant ce point de vue devraient sortir de toute leur structure mentale pour voir les choses diffĂ©remment, et cela serait probablement trop leur demander.

Ceci mis Ă  part, tout le sujet de l’évolution des idĂ©es amĂšne une ou deux questions. A-t-on un dĂ©veloppement abstrait des idĂ©es, dissociĂ© des individus qui les ont ? Le fait que l’on puisse arranger les idĂ©es par ordre chronologique appelle-t-il nĂ©cessairement des thĂ©ories de l’évolution ? Vous pouvez dire que les idĂ©es d’une personne ont Ă©tĂ© inspirĂ©es, positivement ou nĂ©gativement, par des idĂ©es prĂ©cĂ©dentes. Mais la religion elle-mĂȘme, ou la philosophie elle-mĂȘme, ne se dĂ©veloppe pas ; le dire n’est qu’une façon de parler. Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il y a certaines positions ou attitudes fondamentales qui restent les mĂȘmes, quelle que soit la variation du degrĂ© de raffinement intellectuel que les gens y mettent. Les gens simples qui sont incapables d’exprimer leurs vues clairement ne sont pas nĂ©cessairement moins « dĂ©veloppĂ©s Â», et les attitudes qu’ils adoptent ne sont pas non plus moins intelligentes ou plus primitives que celles de personnes intellectuellement sophistiquĂ©es. Le monothĂ©isme de Saint Thomas d’Aquin n’est pas nĂ©cessairement plus « dĂ©veloppĂ© Â» que celui de l’homme d’une tribu « primitive Â».

La recherche de corrĂ©lations entre les religions naĂźt d’une peur de rater quelque chose, d’une certaine façon, si l’on s’engage dans une religion plutĂŽt que dans une autre. La foi, elle, implique un saut dans le vide, un engagement dans l’inconnu. Quand vous devenez bouddhiste vous cessez d’ĂȘtre chrĂ©tien, c’est aussi simple que cela. Si vous ne voulez pas changer de religion tant que vous n’ĂȘtes pas sĂ»r que la nouvelle est la mĂȘme que l’ancienne, pourquoi changer ?

En essayant de marier les idĂ©es, on court un rĂ©el danger de s’embrouiller. Ainsi, le bouddhisme Mahayana est parfois vu comme une sorte de thĂ©isme. « Le Bouddha nous garde et nous protĂšge. Eh bien, c’est fondamentalement ce que fait Dieu
 Â» VoilĂ  l’argument. Mais que voulons-nous dire ici par Bouddha ? S’agit-il de Sakyamuni ? Non. La BouddhĂ©itĂ© que Sakyamuni a complĂštement rĂ©alisĂ©e est prĂ©sente partout, attendant d’ĂȘtre rĂ©alisĂ©e, attendant d’ĂȘtre contactĂ©e. Elle n’est limitĂ©e ni par l’espace ni par le temps ; elle est donc accessible de tout point de l’espace et en tout point du temps, et exerce donc en un sens une influence Ă  laquelle nous pouvons nous ouvrir. Ceci est trĂšs diffĂ©rent de la conception du Bouddha comme d’une personne nous gardant, pour ne pas parler d’une personne ayant créé l’univers.

Soyons clairs quant Ă  la position du bouddhisme sur le thĂ©isme. Selon ce que le Bouddha dit dans le canon pĂąli, le thĂ©isme naquit de tentatives de communiquer l’expĂ©rience d’un autre ordre, l’expĂ©rience du brahmaloka, mais pas l’expĂ©rience de choses plus Ă©levĂ©es que cela et certainement pas l’expĂ©rience de la sunyata. CaractĂ©riser le bouddhisme comme Ă©tant « non thĂ©iste Â» le dĂ©finit bien sĂ»r en termes thĂ©istes, ce qui n’aide pas beaucoup au-delĂ  d’un niveau Ă©lĂ©mentaire, car dans le bouddhisme des termes tels que « thĂ©isme Â», « non-thĂ©isme Â», et mĂȘme « panthĂ©isme Â» n’ont pas de signification. « Non thĂ©iste Â» est cependant prĂ©fĂ©rable Ă  « athĂ©e Â», qui a des connotations qui, de façon militante, sont matĂ©rialistes, anti-religieuses et anti-spirituelles.

La sarva-dharma-sunyata, la vacuitĂ© de tous les dharmas, est parfois interprĂ©tĂ©e comme une forme de panthĂ©isme. Cela peut ĂȘtre justifiĂ©, une fois encore Ă  un niveau Ă©lĂ©mentaire, si vous considĂ©riez l’élĂ©ment « thĂ©os Â» du terme panthĂ©isme comme Ă©tant la shunyata. Mais il faudrait que vous sachiez clairement que le bouddhisme Theravada ne peut en aucune circonstance ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un panthĂ©isme, et ce serait une procĂ©dure risquĂ©e que d’appliquer cette Ă©tiquette au Mahayana. Il y a deux façons de considĂ©rer le panthĂ©isme. Vous pouvez le voir comme un monisme matĂ©rialiste, avec l’idĂ©e que tout ce que vous percevez est d’une façon ou d’une autre une transformation d’un principe matĂ©riel absolu, ou vous pouvez le voir comme l’idĂ©e que tout est la transformation d’un principe spirituel absolu. Dans les deux cas, il y a une « substance Â» de base, matĂ©rielle ou spirituelle, qui prend diffĂ©rentes formes ; dans l’univers, tout est fondamentalement cela. C’est la doctrine des Upanishads. A certains Ă©gards, cela est proche du point de vue de Spinoza, selon lequel il y a une substance absolue, « Dieu Â», avec une infinitĂ© d’attributs. Ce que nous connaissons vient sous la forme de deux de ces attributs, l’espace et le temps, mais il y a infiniment plus d’attributs dont nous ne savons rien du tout.

Toutes ces approches sont des formes de substantialisme ; mais le bouddhisme n’est pas substantialiste. La sunyata ne doit pas ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme une substance mĂ©taphysique. Ce n’est pas une chose ou un ĂȘtre transcendantal qui se manifeste sous la forme de tous les dharmas. Nous pouvons dire qu’il y a une rĂ©alitĂ©, reprĂ©sentĂ©e par les mots nirvana, ou sunyata, ou tathata, ou dharmakaya, qui transcende la rĂ©alitĂ© phĂ©nomĂ©nale ou relative, et que nous pouvons rĂ©aliser dans le monde si nous faisons l’effort nĂ©cessaire. Mais ce n’est pas une sorte de « principe cosmologique Â» prĂ©sent dans le monde.

Parmi ces termes, dharmakaya est celui qui court le plus de risques d’interprĂ©tations quasi-thĂ©istes. Dans le dĂ©veloppement originel qu’en fit le Mahayana, le dharmakaya signifiait la rĂ©alitĂ© ultime du Bouddha historique et humain, l’aspect de sa nature dans lequel il forme un avec la rĂ©alitĂ© ultime, en tant qu’opposĂ© Ă  l’aspect dans lequel il apparaĂźt au niveau humain (le nirmanakaya) et l’aspect dans lequel il apparaĂźt au niveau archĂ©type (le sambhogakaya). Le dharmakaya ne doit donc pas ĂȘtre personnifiĂ© et vu comme une sorte de force cosmique s’engageant librement dans des activitĂ©s. L’« activitĂ© Â» du dharmakaya se manifeste au travers d’ĂȘtres ÉveillĂ©s : le Bouddha faisant un avec la rĂ©alitĂ©, la rĂ©alitĂ© « fonctionne Â» directement et sans obstacle au travers du Bouddha. Le dharmakaya se manifeste chez tout individu dans la mesure oĂč il est comme un Bouddha ; cette manifestation partielle est techniquement appelĂ©e le bodhicitta qui, pourriez-vous dire, comble progressivement le fossĂ© entre non-Ă©veil et Éveil.

Le concept de dharmakaya fut cependant Ă©tendu en Chine et au Japon, pour prendre la signification du principe ultime non pas seulement du Bouddha lui-mĂȘme, mais de la totalitĂ© de l’univers, qui devint alors lui-mĂȘme une sorte de nirmanakaya collectif. Évidemment, quand tout cela est expliquĂ© de façon populaire, cela peut devenir un peu panthĂ©iste. La diffĂ©rence essentielle tient Ă  ce que dans la version indienne ancienne, le Bouddha forme consciemment un avec le dharmakaya, tandis que dans le dĂ©veloppement extrĂȘme-oriental de cette idĂ©e, on peut difficilement dire la mĂȘme chose du cosmos tout entier.

Nous avons donc besoin de faire un peu attention dans notre interprĂ©tation de ce dharmakaya « universel Â», pour le pas le considĂ©rer comme un « un Â», par opposition Ă  « une multitude Â». Pour commencer, nous pouvons peut-ĂȘtre le voir trĂšs simplement comme une sorte de contrepartie positive Ă  la doctrine de l’anatman, de telle sorte qu’il n’est pas question de considĂ©rer le principe spirituel ultime comme un Ă©tat d’annihilation. Il nous dit dans quelle direction chercher la rĂ©alitĂ©. Puis, sans dire ce que cela peut ĂȘtre en soi, nous pouvons dire que c’est la source inĂ©puisable de signification et d’activitĂ©s spirituelles que nous personnifions sous la forme de Bodhisattvas. Nous pouvons continuer en disant que le terme dharmakaya est utilisĂ© pour dĂ©noter le principe transcendantal en tant que principe au travers duquel toute autre chose est liĂ©e et qui, en ultime analyse et dans la perspective la plus large, permet Ă  toutes les choses, dans la mesure oĂč elles sont, d’ĂȘtres liĂ©es l’une Ă  l’autre, d’ĂȘtre entrelacĂ©es pour former la grande harmonie que nous appelons le dharmadhatu. C’est de cette façon que nous pouvons voir le dharmakaya comme un principe d’unitĂ© : non pas dans le sens de la vĂ©ritĂ© Ă©tant une et de la dualitĂ© Ă©tant fausse, mais dans le sens du principe d’harmonie. C’est le pĂŽle, ou l’axe autour duquel tout s’oriente, le principe qui permet Ă  tout, quand on le considĂšre de maniĂšre adĂ©quate, de former le grand mandala qu’est le cosmos.

En mĂȘme temps, cette image du mandala ne doit pas ĂȘtre prise littĂ©ralement. Il n’a pas de pĂ©riphĂ©rie : vous pouvez trouver une pĂ©riphĂ©rie Ă  quelque chose de fini, mais comment pouvez-vous ĂȘtre en pĂ©riphĂ©rie de la rĂ©alitĂ© ? Nous ne devons pas laisser l’affection qu’a le Mahayana pour la spĂ©culation abstraite nous mener trop loin de l’expĂ©rience individuelle. Toute cette spĂ©culation doit ĂȘtre comprise Ă  la lumiĂšre de la Perfection de la Sagesse. Si nous considĂ©rons que la structure du langage reflĂšte d’une façon ou d’une autre la rĂ©alitĂ©, et si nous commençons Ă  prendre des assertions concernant la structure de la rĂ©alitĂ© de façon littĂ©rale plutĂŽt que, par exemple, de façon poĂ©tique, nous nous Ă©garons trĂšs rapidement. On peut tout Ă  fait questionner le degrĂ© dans lequel la philosophie du Mahayana peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e de façon ontologique — en fait, le degrĂ© dans lequel le bouddhisme a un point de vue ontologique.

Une fois que nous avons admis le concept de principe cosmologique, il est aisĂ© de commencer Ă  penser en termes de « force de vie Â» et de finir avec une sorte de panthĂ©isme naturaliste. Il peut bien y avoir quelque chose qui corresponde Ă  une sorte de force de vie Ă  l’Ɠuvre dans l’univers : c’est une croyance assez positive et saine. Ce peut mĂȘme ĂȘtre une force spirituelle. Mais ce que vous ne pouvez avoir est une force de vie transcendantale. Aucune sorte de force de vie ne peut correspondre au dharmakaya. Et il n’est pas question de la rĂ©alitĂ© phĂ©nomĂ©nale ou relative « Ă©mergeant Â» d’aucune façon du transcendantal.

Le cosmos, le samsara, consiste en divers niveaux d’ĂȘtre ou couches d’ĂȘtre, jusqu’au niveau le plus raffinĂ© et le plus spirituel de tous, le brahmaloka, et il est dit que tout Ă©merge de ce niveau supĂ©rieur au dĂ©but de l’éternitĂ©, et s’y fond Ă  la fin. Cette pulsation continue indĂ©finiment, d’un passĂ© infini Ă  un futur infini. Nous pourrions donc parler d’une force spirituelle d’origine brahmaĂŻque Ă  l’Ɠuvre par le processus cosmique d’évolution et d’involution. Nous pourrions mĂȘme l’appeler « Dieu Â». Mais si nous voulions faire cette assimilation, nous devrions ĂȘtre prĂȘts Ă  accepter que « Dieu Â» soit relatif et phĂ©nomĂ©nal, car le transcendantal est quelque chose de diffĂ©rent. En mĂȘme temps, il faut dire que confondre « Dieu Â» avec le transcendantal est bien comprĂ©hensible, car avec notre propre perspective il est trĂšs difficile de distinguer du transcendantal les lieux spirituels les plus Ă©voluĂ©s, aussi difficile qu’il le serait de regarder le ciel, la nuit, et de distinguer les planĂštes proches des galaxies lointaines.

Quand vous considĂ©rez le processus du monde et essayez de le retracer jusqu’à ses origines, vous ne pouvez jamais, aussi loin que vous alliez, identifier un point oĂč tout commence. Selon le bouddhisme, c’est tout ce que vous pouvez dire, et il est aisĂ© de voir pourquoi. Le temps fait lui-mĂȘme partie de notre façon de voir les choses (en un sens, il est subjectif) et demander Ă  l’esprit de retourner au dĂ©but du temps est donc une contradiction en soi. OĂč il y a un esprit, une conscience ordinaire, il y a un monde perçu par cet esprit. L’esprit ne peut jamais retourner Ă  un point oĂč il n’y a rien Ă  percevoir, oĂč tout commence et oĂč il n’y a que l’esprit. Ce serait comme essayer d’avoir une piĂšce de monnaie avec une seule face. Le Bouddha dit simplement : « Quand le monde cesse, l’esprit cesse ; quand l’esprit cesse, le monde cesse. Â» Si vous voulez aller Ă  la fin du monde vous devez arrĂȘter l’esprit, c’est-Ă -dire arrĂȘter l’esprit conditionnĂ© et empirique. Ceci est la fin de l’existence conditionnĂ©e, et le dĂ©but de la dimension transcendantale, dans laquelle il n’y a pas d’espace et pas de temps, pas de sujet et pas d’objet, pas de dĂ©but et pas de fin. Il n’y a simplement pas de lien causal perceptible entre le processus du monde et l’absolu. L’esprit fini ne peut pas percevoir ces deux dimensions en mĂȘme temps et elles ne peuvent donc ĂȘtre englobĂ©es dans aucune sorte de synthĂšse intellectuelle. Aussi loin que nous regardions en arriĂšre, nous ne trouvons pas de point oĂč la totalitĂ© du processus cosmique naisse de l’absolu, ou soit causĂ©e ou créée par lui.

Nous voulons cependant des explications, et nous trouvons donc des pseudo-explications, comme « Pourquoi une fleur croĂźt-elle ? Parce qu’elle est activĂ©e par un principe de croissance. Â» Une telle rĂ©affirmation « gonflĂ©e Â» n’est pas du tout une explication. « Pourquoi les gens sont-ils bons ? Parce qu’ils sont activĂ©s par un principe de bontĂ©. Â» « Comment l’univers est-il apparu ? Eh bien, il a Ă©mergĂ© d’un principe universel. Â» « Comment les choses Ă©voluent et se dĂ©veloppent-elles ? Du fait d’une sorte de “force de vie” ou d’énergie Ă©volutionniste. Â» Ce sont toutes des pseudo-explications. Une autre explication plausible du monde est de dire qu’il est créé par l’avidya, l’ignorance, mais afin de dire cela nous devons rĂ©ifier un concept abstrait, faisant de l’idĂ©e de l’ignorance un « principe d’ignorance Â», puis une sorte de « principe crĂ©ateur Â». De lĂ , il n’y a qu’un petit pas Ă  faire pour dire que d’une certaine façon le monde a « chu Â» de l’absolu, et puis nous pouvons commencer Ă  parler de la « Chute Â», et mĂȘme du lapsus felix, de la « Chute Heureuse Â».

Le bouddhisme classique, tant Hinayana que Mahayana, refuse de faire le premier pas dans la direction de cette rĂ©ification, et la Perfection de la Sagesse traque impitoyablement toutes nos tentatives de rĂ©ification des concepts. Elle doit faire cela parce que nous ne pouvons nous empĂȘcher de continuer Ă  le faire. A quelqu’un qui suggĂšre que la doctrine de la vacuitĂ© nie toute possibilitĂ© de vie spirituelle, nous pouvons dire avec Nagarjuna : « Tout existe Ă  cause de la vacuitĂ©. Â» Mais il est alors difficile de ne pas penser Ă  la « vacuitĂ© Â» comme Ă  une sorte de principe cosmique qui, d’une certaine façon, est responsable de l’existence du monde. De cette maniĂšre nous rĂ©ifions un concept abstrait qui exprime le fait que tout ce dont nous faisons l’expĂ©rience apparaĂźt en dĂ©pendance de causes et de conditions. « Tout existe Ă  cause de la vacuitĂ© Â» signifie que la vacuitĂ©, bien comprise en tant que conditionnalitĂ©, rend tout possible : la vie spirituelle aussi bien que la vie mondaine.

Il est parfois dit que, selon le bouddhisme, le karma est le principe universel ; mais ce n’est pas ainsi. La conditionnalitĂ© est le principe universel, et le karma n’en est qu’une application particuliĂšre, au niveau Ă©thique. Pour utiliser une analogie traditionnelle, si le dharmakaya est l’ocĂ©an, la conditionnalitĂ©, ce sont les vagues. Les vagues peuvent se gonfler et faire de l’écume, mais l’eau reste toujours de l’eau. Il ne faut bien sĂ»r pas s’attacher Ă  cette image assez brute, car cela pourrait nous encourager Ă  penser au dharmakaya comme Ă  une sorte de « substance Â» spirituelle.

Il est important de faire une distinction claire entre le principe universel de la conditionnalitĂ© et la notion de cause et d’effet. Dans la philosophie indienne, il y a fondamentalement deux Ă©coles de pensĂ©e sur la cause et l’effet. L’une, celle des Satkaryavadins, dit que la cause et l’effet sont identiques. Si vous prenez un morceau d’or et en faites un ornement, c’est toujours le mĂȘme or. Il n’y a qu’un changement de forme, la substance reste la mĂȘme. Selon le Vedanta, qui suit la ligne des Satkaryavadins, tout l’univers est donc une transformation du Brahman (le Principe Premier, l’Absolu) et, dans le sens oĂč la cause et l’effet sont identiques, Dieu et le monde, Brahman et le cosmos, sont un. La vue opposĂ©e, celle des Asatkaryavadins, reprĂ©sentĂ©e par l’école Sarvastivada du Hinayana, maintient qu’au contraire la cause et l’effet sont diffĂ©rents, tout comme, bien que le lait caillĂ© et le fromage blanc soient faits Ă  partir du lait, l’un est acide et l’autre doux.

Nagarjuna montre cependant que si la cause et l’effet sont identiques, la causalitĂ© est impossible, et que si la cause et l’effet sont diffĂ©rents, la causalitĂ© est aussi impossible. L’idĂ©e bouddhique de la conditionnalitĂ© se ramĂšne simplement Ă  l’observation du fait que certains faits et Ă©vĂ©nements sont liĂ©s de façon sĂ©quentielle : « ceci Ă©tant, cela devient ; de l’apparition de ceci, cela apparaĂźt ; ceci n’étant pas, cela ne devient pas ; de la cessation de ceci, cela cesse. Â» Cet enseignement, le pratitya-samutpada, la coproduction conditionnĂ©e, n’est pas une thĂ©orie de la causalitĂ©. Il dit simplement que certains faits tendent Ă  s’accompagner l’un l’autre, sans affirmer de lien causal au sens strict. En dĂ©pendance du fait de mettre ensemble de l’oxygĂšne et de l’hydrogĂšne, vous obtenez de l’eau. En dĂ©pendance de ce qu’il reste d’ignorance et d’aviditĂ© Ă  la fin d’une vie, vous avez un « nouvelle Â» conscience dans la vie « suivante Â», qui n’est ni la mĂȘme ni diffĂ©rente. Se demander ce qui se transmet rĂ©ellement n’est qu’une rĂ©ification de l’esprit.

Selon Nagarjuna, tout comme l’origine est inconcevable, la causalitĂ© est irrĂ©elle : une construction factice de l’esprit, un rĂȘve. Ceci signifie bien sĂ»r que le pratitya-samutpada lui-mĂȘme est aussi irrĂ©el, vide, conditionnĂ©. Il n’enseigne pas une causalitĂ© rĂ©elle entre des entitĂ©s Ă©tant d’une façon ou d’une autre autonomes, mais le fait que les choses sont mutuellement dĂ©pendantes et n’ont donc pas d’« individualitĂ© Â» indĂ©pendante. Il ne lie pas ensemble des rĂ©alitĂ©s mais des apparences. On ne peut en dire qu’il existe, ou qu’il n’existe pas, ou les deux, ou ni l’un ni l’autre. Il est vide. D’une telle façon, les doctrines bouddhiques se contredisent lorsqu’elles sont prises littĂ©ralement. Leur validitĂ© est relative, et non absolue. Elles sont un moyen pour atteindre un but : l’Éveil.

Et, ainsi, le Jina conclut son prĂȘche, et nous dit finalement :
« Quand tout ce que j’ai dit et fait a enfin Ă©tĂ© en accord avec la sagesse parfaite,
Alors, de Lui qui est allĂ© avant moi, j’ai reçu cette prĂ©diction :
“EntiĂšrement Ă©veillĂ©, dans un temps futur tu seras un Bouddha !” Â»

Par Urgyen Sangharakshita.

           Une introduction au Ratnaguna-samcayagatha : le plus grand mandala.

           Le Ratnaguna-samcayagatha.

           1.     Un commentaire du Ratnaguna-samcayagatha : les esprits hĂ©roĂŻques,
           2.     la voix du Bouddha,
           3.     il n’y a pas de sagesse que nous puissions saisir,
           4.     un saut de foi,
           5.     la nature du Bodhisattva,
           6.     l’individu insondable,
           7.     vues sens dessus dessous,
           8.     les faits de l’existence.

 

© ‘Wisdom beyond words’ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.

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DerniĂšre mise Ă  jour:
04 avril, 2007.