Quâest-ce que cette sagesse, de qui et dâoĂč vient-elle, demande-t-il,
Et il trouve alors que tous ces dharmas sont entiĂšrement vides.
Sans frayeur ni peur face à cette découverte
Cet ĂȘtre de Bodhi nâest alors pas loin de la Bodhi.
Nos doutes et nos questions sont rĂ©solus lorsque nous rĂ©alisons quâaucun objet de la pensĂ©e ne dĂ©note des entitĂ©s ou des rĂ©alitĂ©s existantes, lesquelles sont vides ou indĂ©finissables et ne relĂšvent donc pas complĂštement dâun traitement logique. La dĂ©couverte de la vacuitĂ© de tous les dharmas est une dĂ©couverte non rationnelle ; mais, allant au-delĂ des limites de la raison, le Bodhisattva reste sans frayeur ni peur.
Proposer le terme « indĂ©finissable » pour sunta nâest pas suggĂ©rer de traduire sunyata par lâIndĂ©finissable â comme lâInconditionnĂ© ou lâAbsolu. Lâenseignement de la sunyata essaie de nous communiquer le fait que la rĂ©alitĂ©, lâexpĂ©rience, la vie, ne peuvent pas ĂȘtre reprĂ©sentĂ©es de façon adĂ©quate et complĂšte par la pensĂ©e. La pensĂ©e nâest pas Ă©gale ou de mĂȘme mesure que lâexpĂ©rience. LâexpĂ©rience transcende la pensĂ©e. Parler de la sunyata, comme le fait Dr Guenther, comme de « la dimension sans fin de lâĂȘtre » est peut-ĂȘtre trop proche dâune dĂ©finition. La vie est-elle littĂ©ralement sans fin ? Si nous utilisons une expression comme celle-ci ce nâest quâen tant quâindice, en tant quâavertissement de ne pas essayer de surimposer trop rigidement nos catĂ©gories conceptuelles sur la vie.
Selon la Prajñaparamita, il y a vingt sortes de sunyata. Nous pouvons dire, par exemple, que quelque chose est sunta dans le sens oĂč il est complĂštement non existant : ce qui est illusoire peut ĂȘtre dĂ©crit comme vide dans le sens oĂč ce nâest pas du tout lĂ . Cependant, dans le contexte oĂč nous parlons de ce qui est relativement rĂ©el comme Ă©tant sunya, sunya ne peut ĂȘtre traduit par « non existant ». Le « relativement rĂ©el » apparaĂźt en dĂ©pendance de causes et de conditions, et cesse quand ces causes et ces conditions disparaissent ; dans ce cas, donc, sunya signifie « relatif », « existant empiriquement », « conditionnĂ© », mais pas « non existant ». Quand nous disons que le nirvana est sunya, cela veut dire que le nirvana est dĂ©pourvu de tout le processus de cause et dâeffet, quâil ne sây trouve rien de lâexistence conditionnĂ©e. Cela ne veut pas dire que le nirvana est complĂštement non existant. Et, dans le sens le plus Ă©levĂ©, nous pouvons parler de la sunyata du dharmakaya. Cela veut dire que le dharmakaya est vide de toute discrimination. Nous ne pouvons par dire quâil soit existant ou non existant, sunya ou asunya, vide ou non vide : il transcende tous ces termes. Il est complĂštement vide, mais, ici aussi, il nâest pas simplement non existant.
Si lâon dit : « Oh, dans le bouddhisme, tout est vide », on laisse la porte ouverte Ă des malentendus sans fin. On ne doit jamais utiliser le terme vacuitĂ© sans le lier avec prĂ©caution au contexte appropriĂ©. Ce nâest pas une chose Ă dĂ©crire, câest plutĂŽt un mode dâĂȘtre. Si votre expĂ©rience est une expĂ©rience de la sunyata, alors vous voyez tout ce avec quoi vous entrez en contact comme Ă©tant sunyata. Câest comme lâexpĂ©rience du metta : toute personne, tout ĂȘtre sensible en fait, qui entre Ă portĂ©e de votre metta devient un objet de ce metta. La personne nâa pas changĂ©, mais en mĂȘme temps, pour vous, elle a changĂ©. Des gens qui auparavant vous semblaient bien terribles ou mĂ©prisables vous semblent maintenant sympathiques, attirants et attachants. De la mĂȘme façon, une fois la vue pĂ©nĂ©trante est apparue, vous voyez et expĂ©rimentez comme sunyata tout ce qui se trouve entrer dans le champ de votre vision spirituelle, dans la mesure oĂč vous le percevez et en faites lâexpĂ©rience.
Se mouvoir dans les skandhas, dans la forme, dans la sensation, dans la perception,
Dans la volition, et ainsi de suite, et échouer à les considérer avec sagesse ;
Ou imaginer ces skandhas comme étant vides
Veut dire se mouvoir dans le signe, ignorant la voie de la non-production.
Nâimaginez pas les skandhas comme Ă©tant vides si cela signifie nommer une entitĂ© rĂ©elle ou une chose que les skandhas sont rĂ©ellement, et la qualifier, la justifiant ainsi Ă lâaide de quelque chose qui est appelĂ© la vacuitĂ©. Dire que les skandhas sont vides est juste une façon de dire quâils ne doivent pas ĂȘtre considĂ©rĂ©s littĂ©ralement ou selon leurs apparences. Imaginer que les skandhas sont rĂ©ellement et vraiment vides « veut dire se mouvoir dans le signe » : cela veut dire prendre quelque chose qui nâa quâune existence provisoire et relative comme Ă©tant ultimement rĂ©el. Cela veut dire que nous nâavons pas rĂ©alisĂ© la « non-production » des choses.
La « non-production » est un concept (ou plutĂŽt un non-concept) important du Mahayana, traditionnellement illustrĂ© par le spectacle de lâillusionniste. Si un illusionniste fait apparaĂźtre des chevaux et des Ă©lĂ©phants de telle façon que ce que vous voyez semble ĂȘtre des chevaux et des Ă©lĂ©phants, ces chevaux et ces Ă©lĂ©phants existent-ils vraiment ? Ont-ils vraiment Ă©tĂ© produits ? Non ; ils peuvent sembler avoir Ă©tĂ© produits, mais en rĂ©alitĂ© rien du tout nâa Ă©tĂ© produit. De la mĂȘme façon, le Bodhisattva voit tous les phĂ©nomĂšnes (qui semblent ĂȘtre produits) comme un mirage ou un spectacle de magicien. Ils sont perçus, et ils existent dans le sens oĂč ils sont perçus, mais de façon ultime ils ne sont pas rĂ©els. Il nâest ainsi pas question de leur production, en tant que telle. Le Bodhisattva voit les dharmas, voit toutes les choses phĂ©nomĂ©nales comme nâapparaissant que comme un mirage dans le dĂ©sert. Le mirage est vu, mais il nâexiste pas rĂ©ellement.
La nature non apparue (anutpanna) de tous les dharmas est liĂ©e Ă la pratique de la kshanti, la patience, qui est la troisiĂšme paramita. A proprement parler, cette paramita est appelĂ©e lâanutpattika-dharma-kshanti, lâacceptation patiente de la non-apparition de tous les dharmas. Câest la patience dans le sens le plus profond, telle que pratiquĂ©e par le Bodhisattva dans le huitiĂšme bhumi, la huitiĂšme des dix Ă©tapes de lâavancĂ©e du Bodhisattva. Câest lâacceptation patiente du fait que dans leur nature essentielle, tous les dharmas sont non produits ; ils ne sont pas rĂ©ellement créés. Tout rĂ©side dans un Ă©tat de tranquillitĂ©, de calme, de sunyata, avec seulement une apparence de la production des choses, comme un mirage ou la magie de lâillusionniste. Lâacceptation patiente par le Bodhisattva de la non-apparition de tous les dharmas est une vision du fait que toutes les choses sont comme cela, et lâacceptation de ce fait. Câest le chemin ou la voie de la non-production.
Si, cependant, le Bodhisattva prenait la tranquillitĂ© absolue de tous les dharmas comme une invitation Ă sâasseoir et Ă ne rien faire, cela impliquerait une diffĂ©rence entre rĂ©alisation et non-rĂ©alisation, alors quâen fait elles sont toutes les deux vides. Ainsi, lâactivitĂ© compatissante du Bodhisattva nâest pas basĂ©e sur un idĂ©al « humanitaire » mondain (et donc essentiellement centrĂ© sur soi), mais sur la rĂ©alisation de la vacuitĂ©.
Quand nous « nous mouvons dans le signe », nous considĂ©rons toutes les idĂ©es et tous les concepts subjectivement conditionnĂ©s dans lesquels nous investissons une perception sensorielle particuliĂšre afin dâen faire un « objet » de notre perception (et de façon prééminente les concepts dâ« ĂȘtre » et de « non-ĂȘtre ») comme constituant la vĂ©ritable nature de cette perception sensorielle.
Mais quand il ne se meut pas dans la forme, dans la sensation, dans la perception,
Dans la volition ou dans la conscience, et erre sans demeure,
Sans jamais ĂȘtre conscient de fermement se mouvoir dans la sagesse,
Ses pensĂ©es sur la non-production â alors sâattache Ă lui la meilleure de toutes les extases calmantes.
Si un Bodhisattva ne sâinstalle pas dans un ensemble particulier dâidĂ©es tel que les cinq skandhas, et ne considĂšre pas ces idĂ©es comme reprĂ©sentant des rĂ©alitĂ©s absolues, mais reste concentrĂ© dans lâacceptation patiente de la non-apparition des dharmas de telle sorte quâil nây ait pas de conscience de soi dans lâavancĂ©e ferme sur la voie de la sagesse, alors ce Bodhisattva en vient naturellement Ă demeurer dans les dhyanas, les Ă©tats de conscience supĂ©rieure pleins de fĂ©licitĂ©.
Par cela, le Bodhisattva demeure maintenant tranquille en lui-mĂȘme,
Sa Bouddhéité future assurée par des Bouddhas antérieurs.
Quâil soit absorbĂ© en extase, ou quâil nây soit pas, il nây prĂȘte attention.
Car des choses telles quâelles sont il connaĂźt lâessentielle nature originelle.
La rĂ©alisation des Bouddhas prĂ©cĂ©dents garantit la BouddhĂ©itĂ© future au Bodhisattva, Ă condition quâil fasse le mĂȘme effort que celui que les Bouddhas prĂ©cĂ©dents ont fait avant leur Ăveil.
Le Bodhisattva comprend la nature fondamentale de toutes les choses, y compris des dhyanas (ou « transes », comme Conze traduit malheureusement le terme), comme Ă©tant essentiellement non apparue, sans origine, et il nây est donc pas attachĂ©. Il peut y prendre plaisir, mais il nâest pas conduit Ă mauvais escient par ce plaisir Ă considĂ©rer les dhyanas comme existants par eux-mĂȘmes, si lâon peut dire. Il faut cependant dire que mĂȘme lorsquâon les considĂšre du point de vue relatif, les dhyanas font partie du monde phĂ©nomĂ©nal, et en tant que tels ne doivent pas ĂȘtre objets dâattachement.
Quoique dâun point de vue bouddhique ces expĂ©riences soient limitĂ©es, elles sont bien sĂ»r trĂšs puissantes, et le thĂ©isme hindou repose sur elles avec fermetĂ©. Pour ĂȘtre juste envers eux, les hindous sont par comparaison familiers avec les Ă©tats supĂ©rieurs de dhyana ; il est trop facile, si nous nâavons pas nous-mĂȘme beaucoup dâexpĂ©rience de ces Ă©tats, de critiquer les hindous parce quâils y restent bloquĂ©s. Mais il est aussi facile dây rester bloquĂ©, parce que ce sont des Ă©tats trĂšs grisants et pleins de sĂ©duction. DĂ©bordant de fĂ©licitĂ©, vous vous sentez joyeux, Ă©levĂ©, et emportĂ© par une sorte de vent divin. Quand vous parlez Ă des gens, ils disent : « Oh, vous ĂȘtes si diffĂ©rent de tous ceux que jâai rencontrĂ©s auparavant. » En vertu de cela, vous pourriez commencer Ă donner des confĂ©rences et Ă expliquer la Bhagavad Gita. Les foules qui accourraient pour vous Ă©couter pourraient bientĂŽt vouloir vous construire un ashram, disant : « Vous devez avoir rĂ©alisĂ© Dieu ; vous ĂȘtes une Ăąme rĂ©alisĂ©e par Dieu », et sans doute commenceriez-vous bientĂŽt Ă penser : « Oui, peut-ĂȘtre le suis-je. » A la fin, vous auriez mĂȘme quelques disciples occidentaux, et votre succĂšs serait alors vraiment assurĂ©. Vous feriez un tour du monde, gagneriez beaucoup dâargent, et construiriez un Ă©norme ashram.
Ceci est lâhistoire de douzaines et de douzaines de gourous de nos jours. Ils ne sont certainement pas faux â ce sont souvent des gens sincĂšres, serviables, sympathiques, pleins de positivitĂ© Ă©motionnelle, et quâil y ait des gens comme eux est une trĂšs bonne chose â mais vous pouvez voir ce contre quoi allait le Bouddha, et pourquoi il a adoptĂ© lâattitude quâil avait. En Inde, les gens sont trop prompts Ă proclamer la rĂ©alisation de Dieu, et dâautres sont trop prompts Ă les en crĂ©diter. Les gens religieux ordinaires, ou les gens disposĂ©s Ă la spiritualitĂ©, en Inde, tendent Ă ne penser quâen termes de dhyana ou de samadhi, et estiment que si vous avez atteint un tel Ă©tat vous ĂȘtes ĂveillĂ© : vous avez « rĂ©alisĂ© Dieu. » Ils utilisent ce genre de langage trĂšs facilement et sans beaucoup de rigueur. Vous pouvez vous installer comme gourou sur cette base sans aucune difficultĂ©, en particulier si vous ĂȘtes de tempĂ©rament exubĂ©rant, vivant et communicatif. Votre exubĂ©rance est considĂ©rĂ©e comme le dĂ©bordement de la FĂ©licitĂ© Divine que vous avez rĂ©alisĂ©.
Les dhyanas vous prĂ©parent Ă la sagesse, mais ne vous y conduisent pas, car il nây a pas de dhyana hors de la personne qui fait lâexpĂ©rience du dhyana. Il nây a rien dâinhĂ©rent Ă lâĂ©tat de dhyana qui mĂšne Ă la sagesse ; mais il y a quelque chose qui vous est inhĂ©rent qui nâest pas satisfait par cette expĂ©rience, malgrĂ© la tendance Ă©goĂŻste Ă sây installer. Ce sont les Ă©nergies positives et concentrĂ©es qui viennent de la pratique des dhyanas, et en fait de la pratique de toutes les paramitas (la gĂ©nĂ©rositĂ©, la moralitĂ©, la patience, la vigueur, la mĂ©ditation et la sagesse) qui transforment votre comprĂ©hension purement intellectuelle en une expĂ©rience rĂ©elle. Mais la pĂ©nĂ©tration dans la vĂ©ritĂ© vient de vous, en tant quâindividu intĂ©grĂ© et puissant â peut-ĂȘtre avec lâaide de certains soutiens si lâon peut dire intellectuels, dĂ©rivĂ©s de la tradition. Cette pĂ©nĂ©tration dans la vĂ©ritĂ© amĂšne tout dâabord la vue intĂ©rieure pĂ©nĂ©trante (dans le sens de vipasyana) ou des Ă©clairs intermittents de vue pĂ©nĂ©trante, puis, graduellement, la sagesse, la prajña, qui a plus la nature dâune facultĂ© permanente, quoique les termes vipasyana et prajña soient parfois employĂ©s de façon Ă peu prĂšs Ă©gale.
Dans lâhindouisme il y a bien sĂ»r une tradition de jñana Ă cĂŽtĂ© de celle de samadhi, et la position de lâAdvaita Vedanta est que câest en fait la jñana ou gnose qui donne la rĂ©alisation ultime. Cependant, de mes propres contacts avec des disciples du Vedanta, je dirais que leur connaissance est presque toujours intellectuelle, et sâappuie rarement sur les dhyanas. Il semble y avoir une division assez Ă©trange entre les deux traditions ; il est extrĂȘmement rare que quelquâun dĂ©veloppe Ă la fois la jñana et les dhyanas. En fait, selon un vedantin non dualiste que jâai rencontrĂ© en Inde, la pratique spirituelle est complĂštement non nĂ©cessaire puisque le monde nâest quâune illusion. Apparemment, mĂȘme cet humour Ă©videmment mauvais Ă©tait une illusion.
Tout Ă fait opposĂ©, quoique aussi unilatĂ©ral en fin de compte, Ă©tait lâexemple bien plus distinguĂ© de Ramana Maharshi. Jâai eu de lui trĂšs distinctement lâimpression quâil avait fait lâexpĂ©rience des aruupa dhyanas, des dhyanas sans forme, et quâil Ă©tait peut-ĂȘtre mĂȘme Ă©tabli dans cette expĂ©rience, mais quâil nâavait pas la sagesse dans le sens bouddhiste complet. Dans son ashram, lâabsence de compassion Ă©tait notable : les divisions de caste Ă©taient toujours maintenues, et il permettait quâelles soient maintenues. Un bouddhiste dirait que cela est simplement incompatible avec la compassion, et que sans compassion il nây a pas de sagesse rĂ©elle. Le bouddhisme est beaucoup plus attentif de cette façon, beaucoup plus critique, et critique de lui-mĂȘme, que ne lâest lâhindouisme.
Se mouvant ainsi, il se meut dans la sagesse des Sugatas,
Et cependant il nâapprĂ©hende pas les dharmas dans lesquels il avance.
Ce mouvement, il le connaĂźt sagement comme un non-mouvement,
Cela est sa pratique de la sagesse, la plus haute perfection.
Ce qui nâexiste pas, ce non-existant, les insensĂ©s lâimaginent ;
La non-existence autant que lâexistence ils façonnent.
En tant que faits dharmiques, lâexistence et la non-existence sont toutes deux non rĂ©elles.
Un Bodhisattva va de lâavant quand, avec sagesse, il sait cela.
Sâil sait que les cinq skandhas sont comme une illusion,
Mais ne fait pas de lâillusion une chose, et des skandhas une autre ;
Si, libéré de la notion de choses multiples, il avance en paix,
Alors cela est sa pratique de la sagesse, la plus haute perfection.
Il est crucial de rĂ©aliser que toutes les structures intellectuelles, mĂȘme bouddhiques, sont provisionnelles. Leur fonction est essentiellement pratique : stimuler les sentiments correspondants. Les idĂ©es et les concepts se reposent sur vous ; vous ne vous reposez pas sur eux. Si vous faites cela dans le mauvais sens, vous pouvez vous engager dans une confusion sĂ©mantique qui nâest pas du tout nĂ©cessaire. Il y a par exemple une expĂ©rience sĂ©mantique dans laquelle vous prenez un mot dâune simple phrase concrĂšte et le dĂ©finissez. Puis vous prenez un mot de cette dĂ©finition et le dĂ©finissez, et ainsi de suite, jusquâĂ ce quâaprĂšs cinq ou six phrases vous constatiez quâil vous faut utiliser des mots de la premiĂšre phrase afin de dĂ©finir le nouveau mot. Le processus de dĂ©finition de la signification est totalement circulaire et, en ses propres termes, sans signification : il ne repose sur rien.
Mais en fait vous sauriez exactement ce que je vous dirais si je vous disais : « passez cette porte », car si vous le vouliez et si cela Ă©tait possible, vous pourriez suivre cette instruction. Une signification aurait Ă©tĂ© communiquĂ©e. Lâaffirmation porte une signification car, dans un but pratique, vous pouvez la comprendre. Vous ne commencez Ă tourner en rond que si vous vous engagez dans la signification abstraite des mots, dâune façon dĂ©tachĂ©e de la situation concrĂšte dans laquelle ils sont employĂ©s. La signification dâun mot repose sur la personne qui lâutilise, et non le contraire. Si vous insistiez sur « comprendre » la signification dâune phrase avant de faire ce dont elle parle, vous ne feriez jamais rien. Ce serait comme demander une preuve que cette porte est une vraie porte, quâelle sâouvre vraiment quand vous tournez la poignĂ©e, et quâil nây a pas derriĂšre elle un grand fossĂ© dans lequel vous allez tomber. Pourquoi ne pas simplement passer la porte ? En fin de compte, câest une question de foi dâune part, et de peur de lâinconnu de lâautre. Nous ne savons rien Ă lâavance. Vous ne pouvez pas savoir ce quâest passer cette porte tant que vous ne lâavez pas fait.
Il en est de mĂȘme des signes et des symboles. Le Bodhisattva lit les signes et les symboles de la mĂȘme façon que nous lisons les panneaux de signalisation, enregistrant simplement ce que communique chaque signe au sujet de la destination et de lâĂ©tat de la route. Il nâest pas question de sâarrĂȘter et de se demander ce que signifie rĂ©ellement chaque carrĂ© de mĂ©tal peint (Pourquoi est-il bleu ? Pourquoi est-il carrĂ© ?) Le Bodhisattva voit simplement le signe et continue Ă conduire â en supposant que câest la bonne route, bien sĂ»r.
Ceux qui ont de bons maĂźtres ainsi quâune profonde vue pĂ©nĂ©trante,
Ne peuvent prendre peur Ă lâĂ©coute des profondes doctrines de la MĂšre.
Mais ceux qui ont de mauvais maĂźtres, qui peuvent ĂȘtre fourvoyĂ©s par dâautres,
Sont de ce fait ruinĂ©s, comme un pot non cuit qui entre en contact avec lâhumiditĂ©.
« La MĂšre » est bien sĂ»r la Prajñaparamita, la « MĂšre de tous les Bouddhas ». Cette strophe conclut ce Ă quoi Conze donne le titre : « Les Enseignements Fondamentaux », avec un trĂšs fort avertissement de les manipuler avec un soin extrĂȘme. Ceux qui nâont pas la capacitĂ© leur permettant de faire la diffĂ©rence entre un bon et un mauvais maĂźtre, et qui nâexercent pas correctement leur propre jugement, comprendront mal la Perfection de la Sagesse, et nâauront pas les conseils requis pour la pratiquer. Essayer dâaller au-delĂ des catĂ©gories doctrinales du bouddhisme avant de les avoir saisies et travaillĂ©es est ruineux. La Perfection de la Sagesse a besoin dâĂȘtre approchĂ©e avec un sens de rĂ©vĂ©rence et de vĂ©nĂ©ration, car sans un bon maĂźtre il est trĂšs facile de mal la comprendre.
Mais comment pouvons-nous reconnaĂźtre un bon maĂźtre. Sâil y a une tendance envers une certaine faiblesse dans lâenseignement du bouddhisme, câest une tendance Ă devenir institutionnalisĂ© et conformiste. Une bonne approximation que lâon peut utiliser pour juger sâil y a une vĂ©ritable communication de sagesse entre le maĂźtre et le disciple est dâobserver combien fidĂšlement les disciples semblent suivre lâexemple du maĂźtre, et combien ils ont les mĂȘmes opinions. Plus les disciples imitent le mode de vie, le tempĂ©rament et lâexpression de leur maĂźtre, plus la communication a des chances dâĂȘtre superficielle. Si les disciples sont des copies conformes de leur maĂźtre, câest trĂšs suspect. Câest comme regarder une peinture moderne thaĂŻe reprĂ©sentant des scĂšnes de la vie du Bouddha, dans laquelle le Bouddha est entourĂ© de vingt ou trente disciples, tous semblables Ă lui. Le Bouddha peut ĂȘtre distinguĂ© par quelques boucles noires, mais Ă part cela ils pourraient tous sortir du mĂȘme moule.
Si vous avez un gourou plein de dĂ©votion entourĂ© de disciples pleins de dĂ©votion, par exemple, vous devez ĂȘtre sur vos gardes. Ils peuvent ĂȘtre simplement ensemble sur la base dâun tempĂ©rament commun, dâune forme intense de grĂ©garisme, qui rend improbable le fait que la vue pĂ©nĂ©trante soit transmise (ceci nâest pas pour dire quâun certain niveau dâexpĂ©rience spirituelle nâest pas atteint, car les niveaux de dhyana peuvent ĂȘtre trĂšs puissants, indĂ©pendamment de toute question de vue pĂ©nĂ©trante). Si vous avez quelque sagesse Ă communiquer Ă un disciple, câest quelque chose qui va au-delĂ du tempĂ©rament. Vous devez faire attention au fait que vous communiquez la vĂ©ritĂ© Ă travers votre propre tempĂ©rament et que vous faites appel Ă ce qui transcende le tempĂ©rament chez quelquâun dâautre, plutĂŽt que de ne communiquer simplement quâune expression de votre tempĂ©rament. Si vous prĂ©sentez lâenseignement dâune certaine façon, qui attire quelquâun ayant un certain tempĂ©rament, cela est bien, mais câest seulement pour que lâenseignement soit acceptĂ© afin quâil puisse percer le tempĂ©rament pour aller au cĆur de cette personne.
Il est trĂšs rassurant de voir un maĂźtre qui soit un moine strict, vivant une vie disciplinĂ©e dans un monastĂšre, et qui ait un disciple fidĂšle qui soit lui-mĂȘme dĂ©contractĂ© et anarchique, ne sâencombrant pas des robes et de tout cela â ou vice-versa. Des disciples peuvent sembler enseigner dâune façon complĂštement diffĂ©rente de celle de leur maĂźtre ; ils peuvent mĂȘme sembler donner des enseignements complĂštement diffĂ©rents, mais ceci peut ĂȘtre parce quâils communiquent lâenseignement Ă des gens ayant un tempĂ©rament trĂšs diffĂ©rent du leur ou de celui de leur maĂźtre. Personne ne fait lâexpĂ©rience de la mĂȘme chose de la mĂȘme façon, et il faut laisser une place Ă cela. Le moyen est important, mais ce nâest pas le message ; nous ne devons pas ĂȘtre trompĂ©s par les apparences. Pensez Ă Marpa et Ă son disciple MilarĂ©pa : les diffĂ©rences de tempĂ©rament Ă©taient transcendĂ©es, et quelque chose Ă©tait rĂ©ellement transmis. Vous imitez au mieux votre maĂźtre en Ă©tant vous-mĂȘme. Si vous essayez dĂ©libĂ©rĂ©ment de copier les apparences, cela veut dire que vous nâĂȘtes pas sĂ»r de vous-mĂȘme, et quâen fin de compte vous nâĂȘtes pas sĂ»r de votre nature essentielle qui, comme celle de votre maĂźtre, est sunyata. Vous ĂȘtes de façon Ă©gale ainsitĂ©, vous ĂȘtes de façon Ă©gale unique.
Par Urgyen Sangharakshita.
Une introduction au Ratnaguna-samcayagatha : le plus grand mandala.
1. Un commentaire du Ratnaguna-samcayagatha : les esprits héroïques,
2. la voix du Bouddha,
3. il nây a pas de sagesse que nous puissions saisir,
4. un saut de foi,
5. * la nature du Bodhisattva,
6. lâindividu insondable,
7. vues sens dessus dessous,
8. les faits de lâexistence.
© âWisdom beyond wordsâ Sangharakshita, Windhorse Publications 1993, traduction © Christian Richard 2003.
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DerniĂšre mise Ă jour:
21 juillet, 2008.