L'idéal du bodhisattva :

La dimension éternelle et la dimension temporelle.

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Mais, tandis le résultat final est symbolisé par le Bouddha, le désir d'évolution est lui-même symbolisé par le bodhisattva. Nous avons donc deux principes : un principe de bouddhéité dans la dimension de l'éternité, et un principe de « bodhisattvéité » ou d'état de bodhisattva, dans la dimension du temps. L'un est transcendant, l'autre est immanent. L'un représente la perfection éternellement complète, éternellement réalisée ; l'autre représente la perfection en éternel processus de réalisation. Et l'un ne mène pas à l'autre ; les deux sont discontinus.

Est-ce alors le dernier mot qui puisse être dit sur le sujet ? Certainement non, selon le Mahâyâna, et tout spécialement non, selon le Tantra. Il n'y a cependant pas de solution facile. Nous ne pouvons pas juste dire : « le temps est illusoire, il faut le fondre dans l'éternité », ni : « l'éternité est illusoire, il faut la fondre dans le temps ». Ils sont l'un et l'autre là, de façon irréductible. Selon le Tantra, il nous faut réaliser les deux simultanément. Il nous faut voir toute chose comme étant réalisée éternellement et en même temps comme étant éternellement en cours de réalisation. Le Bouddha est éternellement assis au pied de l'arbre de la bodhi ; il y a toujours été assis, et il y sera toujours. En même temps, si l'on peut s'exprimer ainsi, le bodhisattva pratique éternellement les Perfections, vie après vie, à l'infini. Le Bouddha et le bodhisattva représentent les différents aspects d'une seule et même réalité. C'est cette réalisation qui constitue l'apparition de la bodhicitta absolue (si tant est qu'il soit question d'« apparition »).

L'essence de la bodhicitta absolue est exprimée de façon très belle en vers dans une partie de la pratique tibétaine que l'on appelle « Celui qui déjoue l'enfer » ou « Le vainqueur de l'enfer ». (« Celui qui déjoue l'enfer » est un des titres de Vajrasattva, et cette pratique particulière est une forme de yoga de Vajrasattva). Ces vers donnent une très bonne idée, si tant est que l'on puisse en avoir une idée, de la nature de la bodhicitta absolue.

L'exclamation en forme de mantra « E MA O ! » par laquelle ils commencent est parfois prononcée rapidement comme un seul mot, et est souvent présente en tête des vers récités dans la tradition tibétaine, comme une expression de grand émerveillement. Platon a dit que la philosophie commence avec un sens d'émerveillement : c'est vrai aussi de la vie spirituelle. Quand on entre en contact avec quelque chose de transcendant, qui nous dépasse, et nous subjugue, notre réaction ne peut qu'être émerveillement et stupéfaction. Chacun des vers commence avec cette exclamation émerveillée à 8la vision, en quelque sorte, de la bodhicitta absolue sur le point d'émerger.

E MA O
Étrange et merveilleux Dharma.
Mystère le plus profond des êtres parfaits.
Dans le sans-naissance toutes choses prennent naissance,
Et pourtant ce qui est né ne connaît pas de naissance.

E MA O
Étrange et merveilleux Dharma.
Mystère le plus profond des êtres parfaits.
Dans le sans-fin toutes choses prennent fin,
Et pourtant dans cette fin rien ne connaît de fin.

E MA O
Étrange et merveilleux Dharma.
Mystère le plus profond des êtres parfaits.
Dans le sans-demeure tout demeure,
Et pourtant demeurant ainsi rien ne demeure.

E MA O
Étrange et merveilleux Dharma.
Mystère le plus profond des êtres parfaits.
Dans le sans-perception toutes choses sont perçues,
Et pourtant perçues, il n'est pas de perception.

E MA O
Étrange et merveilleux Dharma.
Mystère le plus profond des êtres parfaits.
Dans le sans-mouvement toutes choses vont et viennent,
Et pourtant dans ce mouvement, jamais rien ne bouge¹.

Ceci est une expression de l'essence de la bodhicitta absolue, dans la mesure où elle peut être exprimée. Nous avons ici, mises ensemble dans une vision unique, mélangées sans confusion, la réalité en tant qu'existant en dehors du temps, dans l'éternité, et la réalité en tant que progressivement révélée dans le temps.

Il est difficile d'aller au-delà de ce point, ou même de l'atteindre, même en imagination. Mais cela ne signifie pas que la bodhicitta absolue soit trop rare et éloignée de nous pour être incluse dans notre pratique, dans une certaine mesure au moins. En premier lieu, il nous faut réaliser que, quelle que soit sa durée, le temps n'atteint jamais l'éternité. Le temps ne va pas au-delà du temps, il ne fait que durer encore et encore. En conséquence, il n'est pas question de se rapprocher de l'absolu, ou de la bouddhéité, qui est dans la dimension de l'éternité. Dans un million d'années, nous ne serons pas plus proches de l'éternité, ou de l'Éveil, que nous ne le sommes maintenant.

Cela n'est pas aussi désespérant qu'il n'y paraît. Nous pouvons l'exprimer en sens inverse et dire qu'en ce moment même nous sommes déjà aussi proches de l'Éveil que nous ne l'avons jamais été. Même un bodhisattva au seuil même de l'Éveil ne l'est pas plus que nous ne le sommes maintenant. Chaque instant est le dernier instant, que ce soit cet instant-ci, ou le suivant, ou bien un instant qui se passera dans des millions d'années. Et au-delà du dernier instant, il y a seulement la bouddhéité. À chaque instant, donc, bien que nous ne le sachions pas (et si nous le savions effectivement, quelle réaction terrible cela provoquerait !), nous nous trouvons tout en haut du mât de cocagne, et tout ce que nous avons à faire, c'est … et bien qu'est-ce que c'est ?

Nous avons fait un long chemin. En imagination au moins, nous sommes allés tout au bout de la voie du bodhisattva. En même temps, nous ne sommes allés nulle part. Ainsi, le but du voyage est éternellement atteint et éternellement en train d'être atteint. Le Bouddha et le bodhisattva, l'éternité et le temps, sont un - ou ne sont pas deux. C'est avec cet aperçu que touche à sa fin, ou peut-être commence, notre exploration de l'idéal du bodhisattva.

'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre bouddhiste Triratna de Paris 2006.

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  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
  6. Sur le seuil de l'Éveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.
    1. Le Bouddha et le bodhisattva ; l'éternité et le temps.
    2. Le bon chemin.
    3. Spinoza et Dieu ; l'espace et le temps.
    4. Le nirmanakaya ou corps créé.
    5. Les cinq bouddhas du sambhogakaya.
    6. La nature du dharmakaya dans le Soûtra du Lotus.
    7. La dimension éternelle et la dimension temporelle.