L'idéal héroïque dans le bouddhisme.

L'idéal du bodhisattva, un idéal héroïque.

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Vous n'avez pas besoin de lancer votre filet très loin pour trouver un éloge ou une mise en pratique de l'idéal héroïque dans les écritures bouddhiques. Pour cependant avoir une impression plus directe et immédiate de la nature fondamentalement héroïque de l'idéal bouddhique, il vous suffit de regarder quelques-unes des images les plus fortes de l'art bouddhique. Je ne parle pas ici de la tradition de sculpture du Gandhara, qui n'est pas purement indienne et est parfois un peu mièvre, mais de la tradition du Mathura, nommée d'après un lieu proche de l'endroit où est Dehli aujourd'hui, et de l'ancien art purement indien, qui a plus insisté sur la vigueur que sur la gentillesse, sur la confiance que sur la tendresse, sur la force que sur la douceur. Une caractéristique de ce mouvement est la représentation du Bouddha debout, sous la forme d'un homme fort dans la fleur de l'âge, fermement droit, comme une grande tour ou un arbre massif, et faisant avec ses mains l'abhaya mudra, le geste de l'intrépidité.

L'art bouddhique ne se focalise bien sûr pas seulement sur le Bouddha, et l'idéal héroïque ne s'incarne pas non plus seulement dans la personne du Bouddha. La plus importante contribution du Mahayana à la vision bouddhique est le personnage du bodhisattva. En tant qu'archétype, le bodhisattva devint une manifestation symbolique d'un aspect particulier de l'Éveil ; et un de ces bodhisattvas archétypaux les plus importants et les plus vénérés est Mañjushri, qui représente la sagesse. Tout comme dans le Dhammapada le Bouddha décrit celui qui avance selon le Dharma comme un destructeur de l'armée de Mara avec l'épée de la sagesse, Mañjushri, sous la forme appelée Arapacana Mañjushri, est représenté brandissant au-dessus de lui l'épée enflammée de la connaissance ou de la sagesse. Plus tard encore, dans le développement historique du bouddhisme, le personnage central du bouddhisme tantrique est le Vajrapani courroucé, qui représente, dans son aspect visuellement effrayant, l'énergie héroïque et sans peur de l'esprit Éveillé. Dans sa main droite, il brandit un vajra, une arme indestructible d'une force irrésistible.

L'idéal du bodhisattva, la détermination de guider tous les êtres sensibles vers le nirvana, est le résumé de l'idéal héroïque dont la propre vie du Bouddha est un exemple. Dans la littérature du Mahayana, le bodhisattva est comparé à la nouvelle lune : le bodhisattva est au Bouddha ce que la nouvelle lune est à la pleine lune. Tout comme la nouvelle lune croît pour devenir la pleine lune, le bodhisattva croît vers la bouddhéité, et il le fait par la pratique des six paramitas, les six vertus transcendantes : la générosité, l'éthique, la patience, l'énergie, la concentration méditative et la sagesse. Selon le Mahayana, ces vertus doivent toutes être pratiquées à une échelle véritablement héroïque. Il ne s'agit pas d'avoir ça et là un sursaut de générosité, ou une conscience momentanée de la dimension éthique dans le choix de nos actions, ou un degré raisonnable de patience, ou une effusion irrégulière d'énergie spirituelle, ou un minimum d'absorption méditative une ou deux fois par semaine, ou un petit moment de réflexion et de contemplation du Dharma.

Prenons la générosité, par exemple. Le bodhisattva ne donne pas que des choses matérielles : il donne aussi ses membres ou sa vie, si nécessaire. C'est dans ce contexte que nous pouvons comprendre l'immolation des moines vietnamiens qui voulaient attirer l'attention sur la terrible condition spirituelle de leur pays. Et le bodhisattva pratique toutes les vertus ou perfections non pas pendant une vie, mais (selon la vision héroïque du bouddhisme Mahayana) pendant un nombre de vies formidable, s'étendant sur trois kalpas, trois ères incommensurables.

Le bodhisattva en tant que héros est décrit particulièrement clairement dans un passage de l'Astasahasrika, la Perfection de la sagesse en 8.000 lignes. Comme c'est d'habitude le cas dans les soûtras de la Prajñaparamita, le Bouddha s'adresse à son disciple Subhuti :

Suppose, Subhuti, qu'il y ait un héros parmi les meilleurs, très vigoureux, de haute position sociale, beau, attirant et très agréable à regarder, en possession des toutes les meilleures des vertus, des vertus qui émanent du plus haut de la souveraineté, la moralité, l'érudition, la renonciation, et ainsi de suite. Il est judicieux, capable de s'exprimer, de formuler clairement ses vues, de justifier ses affirmations ; il connaît toujours le bon moment, la bonne place et la bonne situation pour tout. Au tir à l'arc, il a été aussi loin que l'on peut aller. Il réussit à parer toutes les formes d'attaque, il est extrêmement compétent dans tous les arts et, grâce à ses belles réalisations, est le plus avancé dans tous les métiers. Il a une bonne mémoire, est intelligent, malin, appliqué et prudent, il connaît tous les traités, a beaucoup d'amis, est riche, avec un corps vigoureux avec de larges membres, avec toutes ses facultés complètes, généreux envers tous, cher et plaisant à beaucoup. Tout travail dans lequel il s'engage, il le termine. Il parle méthodiquement, partage sa grande richesse avec beaucoup, honore ce qui doit être honoré, vénère ce qui doit être vénéré. Une telle personne, Subhuti, ressentirait-elle une joie et un enthousiasme toujours croissants ?
   Subhuti : Elle les ressentirait, Ô Seigneur.
   
Le Seigneur : Suppose maintenant encore que cette personne, si grandement accomplie, ait emmené sa famille en voyage, son père et sa mère, son fils et ses filles. Du fait d'une certaine circonstance, ils se retrouvent au milieu d'une grande forêt sauvage. Les stupides, parmi eux, ressentirait de l'appréhension, de la terreur, une peur à faire se dresser les cheveux. Lui, cependant, dirait sans peur à sa famille : « Ne craignez rien ! Je vais bientôt vous mener en sécurité hors de cette forêt terrible et effrayante. Je vais bientôt vous libérer ! » Si, alors, de plus en plus de forces hostiles et inamicales se liguaient contre lui dans cette forêt, cet homme héroïque déciderait-il d'abandonner sa famille et de partir seul hors de cette forêt terrible et effrayante – lui qui n'est pas quelqu'un à se reculer, qui est doué de toutes les forces de la fermeté et de la vigueur, qui est sage, excessivement tendre en compatissant, courageux et maître de maintes ressources ?
   
Subhuti : Non, Ô Seigneur. Car cette personne, qui n'abandonne pas sa famille, a à sa disposition de puissantes ressources, tant en elle qu'à l'extérieur. De son côté, des forces vont apparaître dans cette forêt sauvage qui sont tout à fait à la hauteur des forces hostiles et inamicales, et elles vont se lever pour lui et le protéger. Ses ennemis et ses adversaires, qui cherchent un point faible, ne pourrons l'attraper. Il est compétent pour gérer la situation, et il est capable, sain et sauf, de faire rapidement sortir tant lui que sa famille de cette forêt. Et sains et saufs, ils atteindront un village, un cité ou une ville de marché.
   
Le Seigneur : Il en est exactement de même avec un bodhisattva qui est plein de pitié et qui se sent concerné par le bien-être de tous les êtres, qui demeure dans la bienveillance, dans la compassion, dans la joie sympathique et dans l'impartialité.

Voici donc, provenant de la tradition de la Prajñaparamita, un récit du bodhisattva en tant que héros, menant tous les être sensibles hors des profondes forêts du samsara vers la cité de l'Éveil. Si nous nous tournions vers d'autres traditions, vers le zen ou le bouddhisme tantrique, nous pourrions produire de nombreux autres exemples de l'idéal héroïque dans le bouddhisme. Mais il a en peut-être été dit assez pour chasser la notion du bouddhisme comme d'une tradition et d'un enseignement désengagés, anémiés ou veules. Nous pourrions dire, au contraire, qu'il affirme l'idéal héroïque à un degré tel qu'il devrait ne pas du tout être à la mode. Et en tant que bouddhistes nous devrions être prêts à questionner les idées et les attitudes à la mode. Pour un bouddhiste, il doit sembler très dommage que l'idéal héroïque ait été discrédité et déconsidéré durant ce siècle, car les gens ont vraiment besoin d'une chose pour laquelle vivre et, si nécessaire, mourir. L'idéal héroïque est si fondamental dans le bouddhisme que nous pouvons dire qu'il coïncide avec la vie spirituelle elle-même. L'héroïsme est intrinsèque à la quête de l'Éveil, et il va donc jusqu'au cœur de la nature essentielle du Bouddha.

'Who is the Buddha?' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1994, traduction © Ujumani, 2011.

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  1. Quelques idées fausses sur le bouddhisme.
  2. Shakyamuni : éveillé, héros et conquérant.
  3. De la nécessité des qualités héroïques pour la vie spirituelle.
  4. Une résolution inébranlable.
  5. L'idéal du bodhisattva, un idéal héroïque.