Un Système de Méditation.

[PDF]  Le bouddhisme est sorti de la méditation ; il est sorti de la méditation du Bouddha sous l’arbre de l’Éveil, il y a deux mille cinq cents ans. Il est donc sorti de la méditation sous sa forme la plus haute : non pas simplement de la méditation dans le sens de concentration, ni même d’expérience d’états de conscience élevés, mais de la méditation dans le sens de la contemplation, ce par quoi j’entends une vision et une expérience directes, totalement englobantes, de la Réalité ultime. C’est de cela qu’est sorti le bouddhisme, et c’est à cela qu’il s’est constamment rafraîchi tout au long des siècles.

Parmi le grand nombre de techniques de méditation qui se sont développées dans la tradition bouddhique, j’en ai choisi quelques-unes pour former ce que l’on peut appeler, peut-être un peu ambitieusement, un système : un système organique et vivant, non pas un système mort, mécanique, ou artificiellement créé. Ces méthodes de méditation les plus importantes et les plus connues sont l’attention sur la respiration, le metta bhavana ou développement de la bienveillance universelle, la pratique de l’assise simple, la pratique de visualisation (la visualisation d’un Bouddha ou d’un Bodhisattva, avec la récitation du mantra de ce Bouddha ou Bodhisattva), la remémoration des six éléments, et la remémoration de la chaîne des nidanas.

Il y a aussi le groupe des cinq méthodes de base de méditation, décrit dans Méditation, systématique et pratique. Dans ce groupe, chacune de ces cinq méthodes de méditation est l’antidote d’un poison mental particulier. La méditation sur l’impureté (la « méditation du cadavre Â») est l’antidote de l’avidité. Le metta bhavana est l’antidote de la haine. L’attention, que ce soit sur la respiration ou sur toute autre fonction physique ou mentale, est l’antidote du doute ou de la distraction de l’esprit. La remémoration de la chaîne des nidanas est l’antidote de l’ignorance. La remémoration des six éléments est l’antidote de l’orgueil. Si vous vous débarrassez de ces « Cinq Poisons Mentaux Â», vous avez déjà fait beaucoup de progrès ; vous êtes, en fait, bien proche de l’Éveil. Cependant, dans cet arrangement, la relation entre les pratiques est, si l’on peut dire, spatiale (elles sont toutes au même niveau, arrangées en une sorte de pentade) et non progressive (d’une méthode à l’autre vous ne faites pas de progrès). Ce qu’il nous faut, c’est une disposition progressive des méthodes de méditation, une séquence véritablement cumulative qui nous fasse progresser pas à pas.

L’attention sur la respiration.

Dans une telle série, l’attention sur la respiration vient en premier. Pour beaucoup d’entre-vous, cela a probablement été la première introduction à la méditation ; c’est habituellement la première méthode de méditation que nous enseignons dans l’AOBO.

Il y a diverses raisons pour lesquelles nous commençons par cette méditation. C’est une méthode « psychologique Â», dans le sens où le débutant peut la considérer d’un point de vue psychologique ; on n’a pas besoin de connaître aucun enseignement spécifiquement bouddhique pour la pratiquer.

C’est une pratique très importante, dans la mesure où c’est le point de départ du développement de l’attention en général — l’attention portée sur toutes les activités de la vie. Nous commençons par prendre conscience de notre respiration, mais ce n’est que le commencement. Nous devons essayer d’étendre cela jusqu’à ce que nous soyons conscients de tous les mouvements de notre corps, et de tout ce que nous faisons, exactement. Nous devons prendre conscience du monde qui nous entoure, et des autres gens. De façon ultime, nous devons prendre conscience de la Réalité elle-même. Mais nous commençons par l’attention sur la respiration.

Le développement de l’attention est aussi important parce que c’est la clef de l’intégration psychique. Ceci est la véritable raison pour laquelle c’est en général l’attention sur la respiration qui est la première pratique enseignée aux gens qui viennent à nos centres. Quand nous venons à notre première classe de méditation, nous n’avons pas de réelle individualité. En général, nous ne sommes qu’un paquet de désirs en conflit, voire un paquet de soi en conflit, maintenus ensemble de façon lâche par le fil d’un nom et d’une adresse. Ces désirs et ces soi sont à la fois conscients et inconscients. Même la prise de conscience limitée que nous pratiquons lorsque nous pratiquons l’attention sur la respiration aide à les lier ensemble ; elle aide au moins à resserrer un petit peu le fil, afin qu’ils ne soient pas trop lâches ; elle fait de ces désirs et de ces soi différents un paquet plus reconnaissable et plus identifiable.

Si nous la menons un peu plus loin, la pratique de l’attention nous aide à créer une unité et une harmonie réelles entre les différents aspects — ce qu’ils sont maintenant devenus — de nous-même. En d’autres termes, c’est par l’attention que nous commençons à créer une véritable individualité. L’individualité, par essence, est intégrée ; une individualité non intégrée est une contradiction dans les termes. A moins que nous ne devenions intégrés, à moins que nous ne soyons de véritables individus (ce qui veut dire des individus intégrés), il n’y a pas de véritable progrès. Il n’y a pas de véritable progrès car il n’y a pas d’engagement, et vous ne pouvez pas vous engager s’il n’y a pas une seule individualité à engager. Seule une personne intégrée peut s’engager, car toutes ses énergies coulent dans la même direction ; une énergie, un intérêt, un désir, n’est pas en conflit avec un autre. L’attention, la prise de conscience, à tant de niveaux différents, est donc d’importance cruciale — c’est la clef de l’ensemble.

Mais il y a un danger. Il y a en fait des dangers à chaque pas, mais ici, à ce pas, il y a un danger particulièrement grand. Le danger est qu’au cours de notre pratique de l’attention nous développions ce que j’ai appelé « l’attention aliénée Â», qui n’est pas une véritable attention. L’attention aliénée apparaît quand nous sommes conscients de nous-mêmes sans réellement faire l’expérience de nous-mêmes. Tout en pratiquant l’attention, la prise de conscience, il est donc très important que nous entrions en contact avec nos émotions, quelles qu’elles soient. Idéalement, nous entrerons en contact avec nos émotions positives — si nous en avons ou pouvons en développer. Pour l’instant, il nous faudra peut-être entrer en contact avec nos émotions négatives. Il vaut mieux établir un contact réel et vivant avec nos émotions négatives (ce qui veut dire reconnaître leur existence et en faire l’expérience, mais ne pas s’y complaire), que rester dans cet état aliéné et ne pas du tout faire l’expérience de nos émotions.

Le metta bhavana.

C’est là que le metta bhavana et les pratiques similaires entrent en scène : non pas seulement la maitri (en pali : metta), la bienveillance elle-même, mais aussi les autres brahma viharas ; la karuna, la mudita et l’upeksha (en pali : upekkha), c’est-à-dire, respectivement, la compassion, la joie sympathisante et l’équanimité, ainsi que la shraddha (en pali : saddha), la foi. Toutes sont basées sur la metta ; la metta, la bienveillance, l’amitié (dans un sens profond et positif) est l’émotion positive fondamentale. Les années passant, alors que je suis en contact avec un nombre de plus en plus grand de membres de l’Ordre, de Mitras, d’Amis, et même de gens en dehors du Mouvement, je vois de plus en plus clairement l’importance des émotions positives dans nos vies, que ce soit des vies mondaines ou spirituelles. Je dirais que le développement des émotions positives, le développement de l’amitié, de la joie, de la paix, de la foi, de la sérénité, etc., est absolument crucial pour notre développement en tant qu’individus. Ce sont, après tout, nos émotions qui nous font avancer ; ce ne sont pas des idées abstraites qui le font. Ce sont nos émotions positives qui nous maintiennent sur le chemin spirituel, nous donnant de l’inspiration, de l’enthousiasme, etc., jusqu’à ce que nous puissions développer la Vision Parfaite et être motivé par elle.

A moins que nous n’ayons des émotions positives, à moins que nous n’ayons beaucoup de metta, de karuna, de mudita, d’upeksha et de shraddha, il n’y aura pas de vraie vie dans l’Ordre. L’émotion positive, dans un sens très ordinaire, est le sang vital de l’Ordre. S’il n’y a pas d’émotion positive dans l’Ordre, il n’y a pas du tout de vie dans l’Ordre, et donc pas de vie dans le Mouvement. Le développement d’émotions positives en chacun de nous, et en nous tous en relation avec les autres, est donc absolument crucial. Le metta bhavana, en tant que pratique de développement de l’émotion positive de base, la metta, est donc absolument crucial.

 

‘Guide to the Buddhist path’ © Sangharakshita, Windhorse Publications 1990, traduction © Christian Richard 2004.

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Dernière mise à jour:
04 avril, 2007.