Différents textes recommandent différentes méthodes pour cultiver l'apparition de la bodhicitta, mais tous les aspects de notre pratique, poursuivis avec suffisamment d'intensité, peuvent être considérés comme conduisant à ce but. D'un côté, ce avec quoi nous commençons n'a pas d'importance, ce qui est crucial est de s'y donner sans retenue. Il est facile de finir par nous installer confortablement dans notre vie spirituelle. Pour éviter ceci, nous devons sans arrêt faire de vrais efforts dans un domaine précis de notre pratique, que ce soit l'éthique, la méditation, l'étude, le travail, la générosité, quoi que ce soit.
Mis à part une méditation spécifique enseignée dans le bouddhisme tibétain, d'après la tradition bouddhique il y a deux façons particulières d'établir les conditions à partir desquelles la bodhicitta peut apparaître, l'une associée au nom de Shantideva, l'autre à celui de Vasubandhu. Tous deux étaient des grands maîtres indiens du Mahayana, Shantideva au VIIème siècle, et Vasubandhu, probablement au IVème siècle, traditionnellement reconnus comme ayant été eux-mêmes des bodhisattvas. Bien que différentes, leurs méthodes sont complémentaires.
La méthode de Shantideva est une méthode de dévotion complète. C'est l'anuttara puja (ou vénération ou même adoration suprême) ; elle consiste en une série de sept exercices spirituels, sept actes qui expriment une certaine phase de la conscience religieuse, une certaine humeur même. La récitation des vers qui correspondent à ces parties différentes est connue sous le nom de culte, ou de puja en sept parties.
La première de ces sept parties est simplement appelée vénération. Elle est principalement adressée au Bouddha : non seulement l'être humain, le personnage historique, mais le Bouddha en tant que symbole de l'idéal de l'Eveil. Adoptant dans notre cœur une attitude de vénération, nous reconnaissons avec une dévotion, une révérence profonde, la sublimité de l'idéal de l'Eveil pour le bien de tous les êtres sensibles. Nous sentant puissamment et profondément rempli par cette dévotion nous ne pouvons que faire des offrandes, que donner quelque chose. Les offrandes les plus courantes sont des fleurs, des bougies ou des lampes et de l'encens mais on peut offrir beaucoup d'autres choses. Celles-ci sont placées devant le Bouddha et représentent nos sentiments de dévotion envers l'idéal, encore si lointain, de l'Eveil Suprême.
Deuxièmement, il y a la salutation. La salutation est l'expression physique, extérieure, du respect. Il n'est pas suffisant de faire l'expérience de quelque chose mentalement. Nous ne sommes pas qu'un esprit, nous n'avons pas que des pensées et des sentiments, nous avons aussi un corps et une parole, et pour que tout exercice spirituel soit effectif, les trois doivent participer, au moins implicitement. Donc nous joignons les mains et nous nous inclinons en saluant avec révérence, ainsi qu'avec humilité. Nous ne faisons que voir l'idéal ; nous reconnaissons que pour le moment nous sommes nous-même bien loin de l'avoir atteint. L'idéal est comme les sommets de l'Himalaya étincellent au loin. Tout ce que nous avons fait pour le moment est nous mettre sur le chemin : il y a un très long chemin à faire.
La troisième partie est « Aller en Refuge ». Nous avons commencé par reconnaître l'idéal, à juste le voir, à le vénérer, lui répondant émotionnellement. Puis nous avons reconnu à quel point nous sommes loin de lui. Maintenant, à ce troisième stade nous nous engageons à le réaliser. Ayant réalisé que l'idéal est très loin là-bas et que nous sommes ici, nous prenons la résolution d'avancer d'ici à là. Nous nous engageons dans les Trois Joyaux, si centraux et si chéris par toute la tradition bouddhique.
Puis quatrièmement, il y a la « confession des fautes ». Certaines personnes trouvent ce stade difficile, peut-être parce que le mot « confession » est pour elles plein d'associations négatives. Dans le présent contexte, cela représente notre reconnaissance des aspects de nous-même que nous aimerions mieux que les autres ne voient pas, que nous préférerions ne pas voir nous-même, mais qui nous poursuivent toujours. A travers la confession des fautes, nous reconnaissons nos petites faiblesses, nos manques et même parfois notre propre méchanceté. Il n'est pas question de se frapper la poitrine mais seulement d'une évaluation réaliste, accompagnée de la résolution que dans le futur nous ferons de notre mieux pour agir différemment. Nos fautes représentent tellement de poids, rendant le voyage vers l'Eveil bien plus pénible, que l'on doit s'en décharger.
La confession a une place prépondérante dans le Theravada, spécialement dans la vie monacale. Une pratique normale pour un moine ou un novice Theravada est de faire une confession régulièrement, matin et soir, au maître près duquel il vit, demandant son pardon de toute faute du corps, de la parole et de l'esprit qu'il pourrait avoir commise, particulièrement envers son maître, durant la journée ou la nuit précédente. Même s'il a eu une mauvaise pensée à propos de son maître en rêve, il le confesse. En outre, une confession précède, en théorie du moins, la récitation du pratimoksa ou code de la loi monacale.
La confession n'est donc pas spécifique au Mahayana mais si dans le Theravada, c'est l'admission des offenses commises, dans le Mahayana elle devient le déversement profondément ressenti du regret et la détermination farouche de ne pas répéter l'acte défavorable. Cette détermination est très fortement exprimée dans le Bodhicaryavatara (La marche vers l'éveil) de Shantideva, dans lequel la confession est faite en des tons très intimes et émotionnels ; et dans le Soûtra de la lumière dorée, elle a un ton poétique que l'on trouve rarement dans le Theravada.
La cinquième partie de la puja est la réjouissance du mérite. Ceci implique le rappel des vies de gens bons, nobles, vertueux, saints. On peut penser aux bouddhas et aux bodhisattvas, à des saints, des sages, de grands poètes, musiciens, scientifiques, même des gens que l'on connaît et qui ont fait preuve de qualités humaines et spirituelles exceptionnelles. On peut tirer énormément d'encouragement et d'inspiration de la pensée que, dans ce monde où l'on rencontre tant de mesquinerie et de misère, il y a des gens comme cela, au moins de temps en temps. On se réjouit donc qu'il y ait eu des gens bons, saints et éveillés à toutes les époques de l'histoire humaine et partout dans le monde, aidant le reste de l'humanité de bien des façons, qu'ils soient saints, sages, maîtres mystiques, scientifiques, administrateurs, employés d'hôpital ou visiteurs dans les prisons. On se réjouit de ceux qui ont aidé les autres. Au lieu de dénigrer ou de discréditer, comme cela semble être maintenant la mode, on apprécie et on se sent heureux dans la contemplation des bonnes qualités et œuvres des autres.
La sixième partie s'appelle la supplication. Nous demandons à ceux qui sont plus Eveillés que nous de nous enseigner. Cela ne signifie pas qu'ils doivent être cajolés pour enseigner. Ce que nous faisons là, c'est donner expression à notre propre attitude d'ouverture et de réceptivité sans laquelle nous ne pouvons rien obtenir, certainement pas la bodhicitta.
La septième et dernière partie est le « transfert du mérite et renoncement de soi ». Selon la tradition bouddhique, chaque fois que l'on fait une action favorable, on acquiert une certaine quantité de punya ou mérite, et l'un des bénéfices de faire un puja prend cette forme, celle de mérite. Punya a la double signification de « mérite » et de « vertu ». C'est, pour ainsi dire, le crédit karmique que l'on a sur son « compte », résultant de nos actions éthiques. L'idée de punya est donc étroitement connectée à l'idée de karma. Si l'on fait de bonnes actions (punya dans le sens de vertu) on fera l'expérience de choses agréables plus tard, parce que l'on a accumulé de la punya (dans le sens de mérite).
A la fin de la puja, ayant accumulé tant de mérite, on le donne. Plutôt que de garder le mérite acquis par nos actions aux fins de notre émancipation individuelle, on choisit de le partager avec tous les êtres. A son niveau le plus élevé, cette aspiration devient l'idéal du bodhisattva lui-même.
Le rituel, les récitations, la cérémonie sont là pour soutenir le cœur de l'exercice qui est une série d'expériences et d'humeurs de dévotion. Si notre cœur est rempli de sentiments de révérence, de dévotion et de vénération, si nous ressentons vraiment ce qui nous sépare de l'idéal, si nous sommes réellement déterminé à nous engager dans la réalisation de cet idéal, si nous voyons clairement le côté sombre de notre nature, si nous nous réjouissons sincèrement de ce que les autres font de bien, si nous sommes vraiment réceptif à des influences spirituelles plus élevées, si nous souhaitons ne rien garder pour nous seul, alors en relation avec ces états d'esprit, la bodhicitta apparaîtra un jour. C'est la terre dans laquelle la graine de la bodhicitta, une fois plantée, peut naître et s'épanouir.
Shantideva dit que l'effet de la puja, en bref de s'engager dans la vie spirituelle, est que l'on devient « sans la peur d'être ou de devenir ». L'aspirant bodhisattva n'a plus de soucis. Vous vous donnez simplement à la vie spirituelle. Vous n'êtes pas préoccupé par le fait de vivre ou de mourir, d'être riche ou pauvre, loué ou blâmé, ou quoi que ce soit du même genre. Vous êtes juste sur la voie spirituelle et c'est tout. Tant que vous vous demandez quoi faire de votre vie, mesurant peut être combien de temps donner à des choses spirituelles, combien à des choses mondaines, vous restez incertain et sans clarté, et vous manquez donc de confiance. Mais une fois que vous avez décidé et que vous vous êtes engagé, en un sens tout va bien et il n'y a pas de soucis à avoir. Nous avons tendance à penser que la vie spirituelle est difficile et la vie mondaine facile mais il n'y a pas de raisons objectives à cette vue. Parfois, il est moins fatigant de simplement vivre sa vie spirituelle que d'essayer d'améliorer le monde ou même d'essayer d'avoir dans le monde une carrière heureuse et couronnée de succès. Dans un certain sens, il faut moins d'effort pour atteindre l'Eveil. Il est très difficile de réussir dans le monde (il y a toutes sortes de facteurs qui peuvent déranger nos plans). Mais si l'on suit la voie spirituelle, on sait que si l'on fait des efforts, tôt ou tard le succès viendra. Cependant, même si faire des offrandes, se dédier, s'abandonner même, est important, ce n'est que le tout début de la vie spirituelle. On anticipe l'apparition de la bodhicitta plutôt qu'on en fait l'expérience. On souhaite être (plutôt qu'être vraiment) possédé par une force spirituelle plus élevée. Donc dans la puja, on dit aux bouddhas et aux bodhisattvas, du moins mentalement : « Prenez possession de moi. Au lieu de faire ce que je veux faire, à partir de maintenant, je ferai ce que vous voulez que je fasse ». A ce stade, il faut qu'il y ait un germe de dialogue. Mais quand la bodhicitta apparaît, on est pris au mot en quelque sorte. Il n'est plus question de décider ce que l'on va faire. On commence à fonctionner comme l'instrument de la bodhicitta qui s'est élevée.
Jusqu'à ce que cela se passe, on se rend réceptif à cette possibilité, d'abord en faisant des offrandes et puis en s'offrant soi-même, disant : « Prends possession de moi, puissé-je être dirigé non par une volonté tournée vers l'ego mais par la volonté d'Eveil. Que cela me motive. Que cela m'emporte. » La puja devient une pratique importante et elle demande beaucoup si on l'approche avec cette compréhension de ce qu'on est en train de faire.
'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre Bouddhiste Triratna de Paris 2006.