L'idéal du bodhisattva :

Le virya - l'énergie dédiée au bien.

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Pour équilibrer la kshanti sous toutes ses formes, nous avons besoin de virya, la quatrième paramita. Le mot veut dire puissance, force agissante, vigueur. Il vient de la même racine indo-européenne que les mots virilité et vertu, lequel à l'origine voulait dire force. En termes spécifiquement bouddhiques, et selon la définition de Shantideva, le virya est « l'énergie dédiée au bien. »

Le bien est ici l'éveil pour le bien de tous les êtres sensibles. Le virya n'est donc pas l'activité ordinaire. Si l'on se dépêche à droite et à gauche toute la journée, faisant ceci et cela, étant très affairé et travaillant beaucoup, on ne pratique pas forcément le virya. Dans son Précieux ornement de la libération, Gampopa - un grand maître tibétain de l'école Kagyupa - définit la paresse comme le fait d'être constamment occupé à vaincre des ennemis ou à amasser de l'argent. Si « vaincre des ennemis » représente la politique et si « amasser de l'argent » représentant les affaires, Gampopa dit que s'engager énergiquement dans la politique et les affaires est tout simplement de la paresse, malgré les apparences. Ce n'est pas le virya, ce n'est pas l'énergie et la vigueur dans le sens bouddhique des termes.

Le virya est extrêmement important car, en un sens, toutes les autres paramitas dépendent de lui. Pour donner on a besoin d'une certaine quantité d'énergie. Pour pratiquer les préceptes on a besoin d'énergie. Pour méditer on a besoin d'énergie. Même pour pratiquer la patience et l'endurance on a besoin d'énergie dans le sens de résistance à ses propres impulsions négatives. Pour développer la sagesse on a besoin d'une concentration d'énergie encore plus profonde que pour tout le reste. Donc cette paramita est d'importance cruciale et nous confronte avec ce qui est peut-être le problème central de la vie spirituelle. Le problème est celui-ci : nous avons disons, un idéal spirituel, l'idéal d'un état ou d'une expérience ou d'un but que nous voulons atteindre. Disons que notre idéal spirituel est l'idéal du bodhisattva et que nous avons une compréhension intellectuelle claire de cet idéal. Mais en dépit et cette compréhension et de notre réponse sincère à cet idéal, d'une manière ou d'une autre on n'arrive pas à l'atteindre. Les mois, les années, les décennies mêmes passent, et bien que ayons toujours cet idéal, nous ne semblons pas faire de progrès perceptibles. En fait, il nous semble que nous en sommes toujours au point de départ. Pourquoi cela ? Nous sommes clairs quant à l'idéal, nous savons ce que nous devons faire. Nous faisons même un effort, enfin un effort intermittent, de temps en temps, pendant une heure ou deux. Mais rien n'a l'air de se passer. C'est un peu comme si nous étions debout au pied du mont Kanchenjunga et que nous regardions le sommet enneigé, et que vingt ans plus tard nous étions toujours là. Nous pensons avoir fait quelques pas, mais le sommet est aussi distant que jamais.

Pourquoi ne progressons-nous pas de façon manifeste ? La réponse est presque certainement que nous n'avons pas assez de virya. Mais pourquoi cela ? Pourquoi n'avons-nous pas d'énergie, pas de dynamisme pour vivre la vie spirituelle, pour la réalisation de l'idéal ? Après tout, loin d'être à court énergie nous somme des incarnations d'énergie, des cristallisations d'énergie psychophysique, même d'énergie spirituelle. Tout notre corps, tout notre esprit est fait d'énergie. Nous sommes énergie. La raison est habituellement que notre énergie est dissipée. Comme un flot partagé en des milliers de canaux qui lui font perdre sa force, notre énergie coule vers des objets innombrables, est divisée dans des directions innombrables. Bien qu'un peu de cette énergie aille dans la vie spirituelle, le reste va vers toutes sortes de choses qui vont à l'encontre de la vie spirituelle, et on peut se finir par se sentir déchiré et épuisé. Ainsi le vrai problème, le problème central même à la vie spirituelle est, comment conserver et unifier nos énergies. Et pour ce faire nous devons comprendre comment nos énergies sont à présent dissipées. En général on peut dire que soit elles sont bloquées, ou elles fuient et sont gaspillées, où elles sont trop brutes et non raffinées.

Nos énergies sont bloquées.

Nos énergies peuvent être bloquées pour des raisons diverses. Peut-être notre éducation nous a-t-elle appris à réprimer nos émotions, à ne pas les montrer où les exprimer. Il se peut que l'on passe beaucoup de temps faisant un travail routinier dans lequel on ne peut engager ses énergies. Notre énergie peut être bloquée simplement parce que nous n'avons pas de débouchés positifs, créatifs pour elle. Parfois les énergies émotionnelles sont bloquées à cause de la frustration, la déception, la peur d'être blessé ou à cause d'un conditionnement ou éducation défavorable, particulièrement d'un genre religieux rigide et lourd. De toute ces façon nos énergies s'agglomèrent, durcissent et se pétrifient en nous. Par dessus tout peut-être, l'énergie est bloquée par l'absence de vraie communication. La vraie communication a un effet dynamisant, presque électrifiant.

Nos énergies sont gaspillées.

Les énergies émotionnelles sont aussi simplement gaspillées, on les laisse se perdre. Ceci se passe de bien des façons, mais tout particulièrement à travers la complaisance dans des émotions négatives. La négativité - peur, haine, colère, malveillance, antagonisme, jalousie, apitoiement sur soi-même, culpabilité, remords, anxiété - gaspille de l'énergie à un rythme catastrophique. Habituellement ce n'est pas juste une complaisance occasionnelle de notre part. Nous n'avons qu'à nous rappeler les dernières 24 heures pour voir le nombre de fois où nous avons donné libre cours à ces états d'esprit, et cela veut dire une vraie hémorragie d'énergie. Et puis il y a les expressions verbales de ces émotions négatives : râler, critiquer de manière malveillante, répandre pessimisme et tristesse, trouver à redire, décourager les autres, se complaire en commérages, faire des remarques continuelles. Par tous ces canaux l'énergie fuit et n'est plus disponible pour des buts spirituels.

Nos énergies sont trop brutes.

Troisièmement, l'énergie émotionnelle n'est pas disponible pour la vie spirituelle parce qu'elle est trop brute. La vie spirituelle a besoin d'énergie spirituelle. On ne peut pas méditer avec ses muscles, même s'ils sont forts et puissants ; la méditation demande quelque chose de plus raffiné.

Il y a plusieurs façons de débloquer, de conserver et de raffiner notre énergie. Les blocages peuvent être dissous en cultivant la prise de conscience de nos états d'esprit, l'engagement dans un travail vraiment créatif ou au moins productif, intensifier notre communication. Et bien sûr, certains blocages sont résolus de façon spontanée dans le contexte de la méditation.

Pour arrêter le gaspillage d'énergie, on commence par prendre conscience que l'on se complaît dans des émotions négatives, et l'on essaye de cultiver l'émotion opposée : l'amour au lieu de la haine, la confiance au lieu de la peur, etc. Quant à l'expression verbale d'émotions négatives, il faut tout simplement l'arrêter par un acte de volonté. Il n'y a rien de mieux à faire, elle ne mérite pas un meilleur accueil. Une autre façon de conserver l'énergie est d'introduire plus de silence dans notre vie. Une énorme quantité de notre énergie part dans la parole. Si l'on est silencieux un moment - quelques minutes, quelques heures, un jour peut-être, seul, tranquille chez soi - l'énergie s'accumule en soi merveilleusement et l'on se sent calme, paisible, conscient, attentif. C'est comme si une source d'énergie fraîche et claire brouillonnait à l'intérieur, pure parce qu'elle est contenue en soi, ne s'exprimant extérieurement d'aucune façon.

'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre Bouddhiste Triratna de Paris 2006.

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  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    1. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    2. Trois domaines de pratique de l'endurance.
    3. La kshanti en tant que tolérance.
    4. La kshanti en tant que réceptivité spirituelle.
    5. Le virya, l'énergie dédiée au bien.
    6. Le raffinement des émotions brutes.
    7. Le bouddhisme Zen et le bouddhisme Shin.
  6. Sur le seuil de l'Eveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.