L'idéal du bodhisattva :

La kshanti en tant que tolérance.

 < (3/7) > 

La kshanti en tant que tolérance est illustrée ici dans l'histoire du bouddhisme. Au XIIIème siècle, les Mongols furent convertis au bouddhisme par un grand maître spirituel tibétain appelé Drogön Tchögyal Phagpa, qui était à l'époque à la tête de l'école Sakyapa, l'une des quatre grandes écoles du bouddhisme tibétain. Homme ayant grande influence, capacités et prestige, il était le maître spirituel du grand empereur de la Chine et de la Mongolie, Kublaï Khan. En reconnaissance envers Phagpa pour ses enseignements, Kublaï Khan lui donna juridiction séculière sur tout le Tibet. L'enthousiasme de Kublaï Khan était tel qu'il voulait aussi faire passer une loi obligeant tous les bouddhistes de son territoire à suivre les enseignements Sakyapa. Phagpa dissuada Kublaï Khan, disant que chacun devait être libre de pratiquer selon sa conscience, de suivre la forme de bouddhisme qu'il aimait le mieux. Ceci dit-il, est l'ancienne tradition bouddhiste.

Cette attitude de tolérance est caractéristique des bouddhistes tibétains encore de nos jours. En fait cela a été l'attitude des bouddhistes de partout à travers les âges. Les exceptions ont été rares, une poignée de cas sérieux d'intolérance bouddhiste à petite échelle. On ne peut s'empêcher de constater à quel point ceci contraste avec l'histoire de l'Église chrétienne qui, particulièrement au Moyen-Âge, entraîna tellement de cas d'intolérance, de fanatisme et de persécution que cela semble avoir été la règle plutôt que l'exception. Pensons seulement à la destruction sans merci de la culture païenne de l'Europe occidentale, le massacre à grande échelle d'hérétiques comme les Cathares, les Albigeois et les Vaudois, la triste histoire de l'inquisition et des croisades, la chasse aux sorcières. Et rappelons-nous que tout cela représentait la politique officielle de toute l'Église, et que tout le monde à commencer par le pape était impliqué, certains d'entre eux étaient même considérés comme saints.

On a l'impression de quelque chose de presque pathologique dans cette version de l'Église chrétienne. Certains disent que cela n'est pas représentatif du vrai christianisme. Peut-être bien, mais on peut dire qu'il y a de fortes traces d'intolérance dans les évangiles mêmes. L'évidence suggère que le christianisme a eu une tendance à l'intolérance dès le départ et continue à être intolérant dans bien des endroits jusqu'à nos jours. La seule différence aujourd'hui, semble résider dans le fait que les églises chrétiennes ne détiennent plus suffisamment de pouvoir pour être capable de faire du mal à ceux qui ne sont pas d'accord avec elles. Pour généraliser, il semble que l'intolérance et une tendance à l'exclusion, la persécution et le fanatisme soient caractéristiques de toutes les formes de monothéisme. Si l'on essayait d'enseigner le bouddhisme en pays musulman, même de nos jours, on paierait sans doute cher pour l'avoir fait. Mais le bouddhisme est non théiste : ils n'enseigne pas la croyance en un dieu personnel, un être suprême, ni que la religion consiste en une soumission à cet être suprême, ni en la foi envers lui. Selon l'enseignement bouddhiste chaque individu est responsable de sa destinée spirituelle, et l'on ne peut être responsable si l'on n'est pas libre de choisir sous quelle forme suivre sa destinée. C'est pour cela qu'il y a tant de formes de bouddhisme. En général elles ne sont pas des sectes rivales, chacune déclarant avoir la possession exclusive de la vérité bouddhiste ; elles représentent toutes, si l'on peut dire, un aspect particulier de la seule et entière tradition.

Bien que le bouddhisme enseigne la tolérance, non seulement envers toutes les formes de bouddhisme mais envers toutes les autres religions, il n'est pas vague. Cette tolérance n'est pas du genre nébuleux qui estompe les distinctions. La tolérance bouddhiste n'est pas du pseudo universalisme. Mais tout en étant clair quant à la vérité des choses, il n'impose pas ses enseignements sur la vérité aux autres. Il peut être tentant de penser que plus on a confiance en la vérité de ce que l'on croit, plus on a le droit d'imposer ses vues aux autres, et plus ils sont stupides s'ils n'acceptent pas ce que l'on dit. Mais le bouddhisme ne marche pas ainsi. Les bouddhistes devraient avoir une compréhension claire des enseignements les plus élaborés comme les Quatre nobles vérités, le Noble chemin octuple, la coproduction conditionnée, la shunyata, etc. tout en laissant les autres complètement libres de penser différemment. Les bouddhistes ne sont pas - ou ne devraient pas - être contrariés ou se sentir menacés ou ébranlés à la pensée qu'il il y a des gens qui n'acceptent pas ce qu'ils acceptent, qui ne croient pas que le Bouddha était éveillé, qui ne croient pas que le Noble chemin octuple conduit au nirvana, qui rejettent tout cela.

'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre Bouddhiste Triratna de Paris 2006.

 < (3/7) > 
  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    1. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    2. Trois domaines de pratique de l'endurance.
    3. La kshanti en tant que tolérance.
    4. La kshanti en tant que réceptivité spirituelle.
    5. Le virya, l'énergie l'énergie dédiée au bien.
    6. Le raffinement des émotions brutes.
    7. Le bouddhisme Zen et le bouddhisme Shin.
  6. Sur le seuil de l'Eveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.