L'idéal du bodhisattva :

La kshanti en tant que tolérance.

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Le deuxième aspect de la kshanti est la tolérance. Ceci peut être illustré par un récit de l'histoire du bouddhisme. Au XIIIème siècle, les Mongols furent convertis au bouddhisme par un grand maître spirituel tibétain appelé Drogön Tchögyal Phagpa, qui était à l'époque à la tête de l'école Sakya, une des quatre grandes écoles du bouddhisme tibétain. Homme de grandes capacités, influence et prestige, il était le maître spirituel du grand empereur de la Chine et de la Mongolie, Kubilai Khan. En reconnaissance envers Phagpa pour ses enseignements, Kubilai Khan lui donna juridiction séculière sur tout le Tibet. L'enthousiasme de Kubilai Khan était tel qu'il voulait aussi faire passer une loi obligeant tous les bouddhistes de son territoire à suivre les enseignements Sakya.

On peut penser que Phagpa aurait été très heureux de cela, mais ce n'a pas été le cas. En fait, il dissuada Kubilai Khan de passer cette loi, disant que chacun devait être libre de suivre la forme de bouddhisme qu'il aimait le mieux. Ceci, dit-il, est l'ancienne tradition bouddhique. Cette attitude de tolérance est caractéristique des bouddhistes tibétains encore de nos jours. En fait, cela a été l'attitude des bouddhistes de partout à travers les âges. Les exceptions ont été rares, une poignée peut-être de cas sérieux d'intolérance bouddhique, à petite échelle. Ceci contraste de façon frappante avec l'histoire de l'Église chrétienne qui, particulièrement au Moyen-Âge, entraîna tellement de cas d'intolérance, de fanatisme et de persécution que ces choses semblent avoir été la règle plutôt que l'exception. Pensons seulement à la destruction sans merci de la culture païenne de l'Europe occidentale, le massacre à grande échelle d'hérétiques comme les Cathares, les Albigeois et les Vaudois, les tristes histoires de l'inquisition et des croisades, et plus tard la chasse aux sorcières. Tout cela représentait la politique officielle de toute l'Église, et tout le monde était impliqué, à commencer par le pape, et y compris même certains de ceux qui étaient considérés comme des saints. On a l'impression de quelque chose de presque pathologique dans cette version de l'histoire chrétienne. Certains disent que cela n'est pas représentatif du vrai christianisme. Peut-être bien, mais on peut dire qu'il y a de fortes traces d'intolérance dans les évangiles mêmes. L'évidence suggère que le christianisme a eu une tendance à l'intolérance dès le départ et a continué à être intolérant dans bien des endroits jusqu'à nos jours. La seule différence, de nos jours, semble résider dans le fait que les églises chrétiennes ne détiennent plus suffisamment de pouvoir pour être capables de faire du mal à ceux qui ne sont pas d'accord avec elles.

Il semble que l'intolérance, l'exclusion, et une tendance à la persécution et au fanatisme soient caractéristiques de toutes les formes de monothéisme. Si l'on essayait d'enseigner le bouddhisme en pays musulman, même de nos jours, on paierait sans doute cher pour le faire. Mais le bouddhisme est non théiste : il n'enseigne pas la croyance en un Dieu personnel, un être suprême, ni que la religion consiste en une soumission à cet être suprême ou la foi envers lui. Selon l'enseignement bouddhique, chaque personne est responsable de sa propre destinée spirituelle ; et vous ne pouvez être responsable sans le liberté de choisir la forme sous la quelle vous suivez cette destinée. C'est pour cela qu'il y a tant de formes différentes de bouddhisme. De façon générale, ce ne sont pas des sectes ou des organisations rivales déclarant chacune avoir la possession exclusive de la vérité bouddhique ; elles représentent toutes des aspects particuliers d'une seule et entière tradition.

Bien que le bouddhisme enseigne la tolérance, non seulement envers toutes les formes de bouddhisme mais envers toutes les autres religions, il n'est pas vague. Sa tolérance n'est pas du genre nébuleux qui estompe simplement les distinctions. La tolérance bouddhique n'est pas pseudo-universaliste. Mais, tout en étant clair quant à la vérité des choses, il n'impose pas ses enseignements sur la vérité aux autres. Il peut être tentant de penser que plus on a confiance en la vérité de ce que l'on croit, plus on a le droit d'imposer ses vues aux autres, et plus ils sont stupides s'ils n'acceptent pas ce que l'on dit. Mais la foi bouddhique ne marche pas ainsi. Les bouddhistes devraient avoir une compréhension claire des enseignements précis et bien pensés comme les Quatre nobles vérités, le Noble chemin octuple, la coproduction conditionnée, la shunyata, etc. Mais une liberté parfaite de penser différemment est laissée aux autres. Les bouddhistes ne sont pas - ou ne devraient pas - être contrariés ou se sentir menacés ou ébranlés à la pensée qu'il y a des gens, ailleurs dans le monde, et même dans leur propre environnement, qui n'acceptent pas ce qu'ils acceptent, qui ne croient pas que le Bouddha était Éveillé, qui ne croient pas que le Noble chemin octuple conduit au nirvana, qui rejettent tout cela.

En même temps, il est important que les bouddhistes expriment clairement leurs vues, et ceci peut en soi sembler être un défi, voire une menace. On ne peut pas, pour le bien du bouddhisme, attaquer les croyances de toutes les autres personnes, mais il y a traditionnellement deux aspects de l'enseignement du bouddhisme - propager la vérité et dissiper les erreurs - qui sont parfois liés de manière proche. Vous ne pouvez expimer un point de vue non théiste sans rejeter la croyance en un Dieu personnel, et donner des raisons pour la rejeter. Bien sûr, certaines personnes prendront cela comme une attaque de la notion de Dieu, ou de Dieu lui-même. Les bouddhistes, en Occident, craignent parfois d'insister sur des points de différences, ou ont au moins des réticences à le faire.

On ne peut s'empêcher de se sentir déçu lorsque des maîtres bouddhistes tergiversent quant à la question de Dieu. Ils savent parfaitement bien que le bouddhisme est un enseignement non théiste, que la croyance en un Ishvara, un Dieu créateur, est rejetée par toutes les sources bouddhiques. Mais parfois, peut-être par souci d'avoir une sorte de cause commune avec le christianisme, ils non seulement minimisent le caractère non théiste du bouddhisme, mais laissent même parfois à penser que le bouddhisme n'est en fait pas non théiste. C'est très malheureux. En insistant sur ce point, nous pouvons créer des antagonismes, mais en tant que bouddhiste nous devons prendre ce risque. Nous devons être complètement honnête quant à ce que nous croyons : sans cela, que vaut vraiment notre soi-disant liberté de parole ? Nous n'avons pas besoin d'être agressif ou provocateur ; nous pouvons dire ce que nous avons à dire d'une manière raisonnable, positive et amicale. Nous ne devrions jamais nous complaire dans une critique purement négative et destructrice, mais nous ne devrions pas tergiverser ou cacher nos vues.

Il est difficile pour des personnes d'origine chrétienne de comprendre la nature du bouddhisme. Il est difficile d'aller au-delà de notre tendance à voir les choses d'une façon particulière, et nous avons besoin de faire un effort certain pour le faire. En 1840, le philosophe écossais Thomas Carlyle écrivit qu'au moment où il écrivait il était difficile, pour les gens, de comprendre ou d'imaginer le sérieux avec lequel les gens du dix-septième siècle prenaient la religion chrétienne, et la conviction avec laquelle ils croyaient que Dieu intervenait personnellement dans la politique nationale, les campagnes militaires, etc. Il aurait été très difficile à une personne du dix-septième siècle en Angleterre d'imaginer un ordre social qui ne soit pas solidement basé sur le rocher de la Parole de Dieu. Les gens pensaient honnêtement que si l'on cessait de croire en Dieu, ou en la Trinité, ou en l'Incarnation, la société s'effondrerait immédiatement.

Les chrétiens qui abordent le bouddhisme sont dans une position similaire. Même s'ils tentent sincèrement de le comprendre, ils ont des chances de fonctionner selon leurs propres vues et concepts, et d'essayer d'accommoder le bouddhisme au sein de ceux-ci. Par exemple, il y a une bonne vieille question : comment se fait-il que les bouddhistes, qui ne croient pas en Dieu, peuvent vénérer le Bouddha ? Les gens pensent qu'ils vont vous coincer quand vous essayerez d'expliquer cette terrible contradiction dans votre religion. Lorsque vous en expliquez le raisonnement pas à pas, l'explication, habituellement, leur semble très claire, mais elle représente un point de vue qu'ils n'avaient simplement pas été capables de concevoir jusque là.

Cela marche aussi dans l'autre sens. Il y a des bouddhistes, en Thaïlande, qui trouvent impossible de comprendre comment un être humain sensé peut croire en un Dieu créateur du monde. L'idée les fait se tordre de rire. Il n'y a même pas de mot pour Dieu dans leur langue, et les missionnaires chrétiens ont besoin de beaucoup de temps et d'efforts pour leur expliquer l'idée étrange d'un Dieu personnel créateur des cieux et de la terre. Il nous faut toujoures essayer de transcender les limitations de notre propre point de vue, et au moins essayer d'imaginer la possibilité que quelqu'un croie en une chose à laquelle nous ne croyons pas. Nous pouvons toujours la rejeter, mais au moins nous ne trouverons pas incroyable que quelqu'un puisse croire en cette idée particulière.

Tandis que la sorte de tolérance de la diversité religieuse qui donne à chaque personne la liberté de choisir la voie spirituelle qu'elle veut suivre est clairement de la plus haute importance, il est tout aussi important de s'élever contre des vues qui sont spirituellement dommageables, des « vues fausses », comme les appelle le Bouddha (le mot en pâli est miccha-ditthi). Une vue fausse qui doit être abordée de nos jours, peut-être de manière plus urgente encore que la croyance en un Dieu personnel, est une vue qui est souvent liée à la tolérance, et est parfois confondue avec elle : le pseudo-égalitarisme.

Une façon de penser au pseudo-égalitarisme est de penser que c'est la négation des réalisations supérieures de certaines personnes et même de certains groupes. Le véritable égalitarisme est la foi que tous les êtres, où qu'ils soient, ont une capacité infinie à se développer en tant que personnes autonomes, et de cultiver des qualités positives particulières de leur propre humanité à un degré infini. Le pseudo-égalitarisme est l'hypothèse non-pensée que tous les gens sont très littérallement égaux, et doivent être traités en tant que tels. Ceci est plus ou moins devenu une forme d'orthodoxie - de néo-orthodoxie, pourrait-on dire.

Au Moyen-Âge et même encore après, il était considéré comme impensable de questionner des doctrines telles que la divinité du Christ ou la Trinité. En ce qui concernait la plupart des gens, si vous les questionniez, vous faisiez face à une vérité évidente : vous deviez être soit complètement stupide, soit inconcevablement méchant. Tous les gens décents et bien-pensants auraient automatiquement réagi à vos paroles. Ils auraient même peut-être voulu vous emprisonner ou vous envoyer au bûcher. Il n'était pas question de s'asseoir avec vous et d'en parler : vous étiez évidemment complètement dans l'erreur. C'est l'orthodoxie : la croyance qu'une personne est si évidemment dans l'erreur qu'on ne peut pas la raisonner, mais seulement s'en débarrasser. Et ce que j'appelle la néo-orthodoxie est aussi ainsi : non pas une croyance en une doctrine particulière ou une autre, mais l'attitude selon laquelle si un personne a une vue particulière, il ne sert à rien d'entrer en discussion avec elle. En fait, il est quasiment impossible de nos jours de dire ce que l'on pense, même dans nos « démocraties ». Nous n'avons pas de liberté de parole ; en pratique, il y a des choses « politiquement correctes » que l'on a le droit de dire, et certaines choses que l'on n'a pas le droit de dire.

Comment une organiosation, une croyance ou un enseignement tolérant se protège-t-il d'un qui ne l'est pas ? C'est une question extrêmement difficile. Les gens qui croient à la tolérance croient habituellement aussi à la non-violence : il n'est pas question de se défendre par des moyens violents. Que peut-on donc faire ? Doit-on se laisser complètement écraser ?

La seule réponse qui se présente - et elle n'est peut-être pas complète - est que l'on doit voir loin et être diplomate, voire rusé. On doit voir venir le danger et prendre des mesures pour le contrer avant qu'il n'atteigne un point où seul un moyen violent serait effectif. On ne doit pas hésiter à utiliser la loi quand elle est de notre côté. Et on doit s'engager librement et vigoureusement dans le débat, présentant et argumentant son propre point de vue, sans laisser les choses se faire par défaut. Il est particulièrement important de protester contre toute mauvaise compréhension du Dharma. Clairement, le Bouddha lui-même corrigeait les mauvaises compréhensions de son enseignement. Et l'on peut protester sans colère ni hystérie.

'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre bouddhiste Triratna de Paris 2006.

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  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    1. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
    2. Trois domaines de pratique de l'endurance.
    3. La kshanti en tant que tolérance.
    4. La kshanti en tant que réceptivité spirituelle.
    5. Le virya, l'énergie l'énergie dédiée au bien.
    6. Le raffinement des émotions brutes.
    7. Le bouddhisme Zen et le bouddhisme Shin.
  6. Sur le seuil de l'Eveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.