Le Vimalakirti Nirdesa.

L'origine du Vimalakirti Nirdesa.

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Il existe un grand nombre de sûtras mahayana. Parmi eux on trouve les Sûtras de la Perfection de la Sagesse - dont les bien connus sûtra du Diamant et sûtra du Cœur. Il y a le sûtra du Lotus Blanc, le sûtra de la Lumière Dorée, etc. Des centaines, des milliers peut-être de sûtras Certains sûtras mahayana existent encore dans le sanskrit d'origine, dans lequel les traditions orales étaient écrites, mais d'autres sûtras mahayana ne nous sont connus qu'à travers d'anciennes traductions chinoises et tibétaines.

Le Vimalakirti Nirdesa ou Enseignement de Vimalakirti, est un sûtra mahayana mais pas tout à fait comme je viens de le définir. En tant que document littéraire, plutôt que comme tradition orale, le Vimalakirti Nirdesa apparut avant la fin du deuxième siècle de l'ère commune. Disons en passant que les scribes écrivaient les traditions orales sous forme littéraires, ils ne les dataient pas. On pourrait dire que les Indiens n'étaient pas conscients du temps comme nous le sommes. Ils ne pensaient pas que les dates avaient beaucoup d'importance. Quoiqu'il en soit nous savons que le Vimalakirti Nirdesa apparut en tant que texte avant la fin du deuxième siècle de l'ère commune, ce qui en fait l'un des plus vieux sûtras mahayana. Nous savons cela parce qu'il fut traduit pour la première fois en chinois au début du troisième siècle avant l'ère commune. Et les Chinois dataient presque toujours leurs traductions, indiquant non seulement le non du traducteur, de ceux qui l'assistèrent et le lieu de traduction mais aussi le jour, le mois et l'année du commencement et de la fin de la traduction. Vous voyez que les Chinois avaient l'esprit bien plus tourné vers l'histoire et la chronologie que ne l'était celui de nos amis indiens, qui ne vivaient que trop souvent complètement au-dessus et delà du temps, dans un espace propre à eux. Il nous reste en tout au cours de siècles, sept traductions chinoises, ce qui montre que le Vimalakirti Nirdesa devait être un texte très populaire. Parmi elles on trouve les versions de Kumarajiva et de Hsuan Tsang, les deux traducteurs de textes bouddhistes les plus grands de toute l'histoire du bouddhisme chinois, plus de 2000 ans d'histoire. La version de Kumarajiva est remarquable - comme sont remarquables toutes ses traductions de textes bouddhistes, spécialement de sûtras mahayanas - par sa fidélité à l'esprit de l'original, et pour sa grande beauté littéraire. La version de Hsuan Tsang d'un autre côté, est remarquable par son exactitude académique et sa précision. Inutile de dire que la version de Kumarajiva a toujours été de loin la plus populaire des deux. Il existe aussi une traduction tibétaine complète, et des fragments de traduction dans différentes langues de l'Asie Centrale. Le texte original en sanskrit n'a malheureusement pas survécu, sauf sous la forme de passages très courts, cités dans des écrits bouddhistes en sanskrit d'une période plus tardive, comme le Siksasamuccaya de Santideva, dont beaucoup d'entre vous connaîtront le Bodhicarya avatara.

Récemment le Vimalakirti Nirdesa a été traduit dans un bon nombre de langues modernes, tant orientales qu'occidentales et il y a, à ma connaissance, déjà six versions en anglais, trois d'entre elles publiées. Il y a d'abord la version de Charles Luk, puis celle d'Étienne Lamotte - traduite en anglais à partir d'une version française - puis celle de Robert Thurman. La version de Luk est à partir de Kumarajiva. Celle de Lamotte est à partir des versions tibétaine et de Hsuan Tsang et celle de Thurman à partir de la version tibétaine. Vous voyez donc que nous avons déjà beaucoup de matériau disponible en anglais pour l'étude du Vimalakirti Nirdesa, pour l'étude de ce texte très important, et c'est une bonne chose parce que le Vimalakirti Nirdesa est de fait, l'un des sût ras mahayanas le plus important ainsi que l'un des plus fascinants, l'un des plus faciles à lire, l'un des plus inspirants.

La version de Luk est peut-être la plus traditionnelle des trois, dans le sens plutôt strict du terme traditionnel. Celle de Lamotte est la plus érudite dans le sens académique du terme, et celle de Thurman, la plus récente, se situe quelque part entre les deux et, je dirais même au-dessus. La version de Thurman est à la fois traditionnelle et érudite, mais l'académisme est subordonné aux besoins de la compréhension spirituelle, subordonné aux besoins de la vie spirituelle. Thurman a aussi apporté une très grande attention au langage - dans le sens littéraire du terme - de sa traduction, et le résultat est, me semble-t-il presque une version modèle de traduction anglaise d'un sûtra mahayana. C'est une traduction traditionnelle dans le meilleur sens du terme, érudite et aussi facile à lire, une combinaison de telles qualités et caractéristiques est plutôt rare pour ce qui est des traductions de textes bouddhiques, comme ceux d'entre vous qui vous êtes plongés dans la lecture laborieuse de certaines traductions anglaises de textes bouddhiques se seront déjà rendu compte. Lire la version de Thurman n'est pas seulement une expérience spirituelle, pourrions-nous dire, mais aussi une expérience littéraire.

Le Vimalakirti Nirdesa comme une œuvre de l'imagination.

Ce qui me ramène au fait que le Vimalakirti Nirdesa n'est pas tout à fait un sûtra mahayana dans le sens habituel. D'abord, en sanskrit l'œuvre n'est pas appelée sûtra. Elle l'est dans les traductions chinoises mais nulle part ailleurs. Le titre est simplement le Vimalakirti Nirdesa, c'est à dire l'Enseignement, ou l'Exposé, ou l'Instruction de Vimalakirti - dont le nom signifie quelque chose comme Gloire Immaculée ou Renommée Immaculée.

Donc l'Enseignement de Vimalakirti, c'est le nom du texte et c'est principalement ce qu'il est de fait. D'abord ce n'est pas du tout l'enseignement du Bouddha, c'est-à-dire de Gautama le Bouddha, de Sakyamuni. Le Bouddha, Sakyamuni, apparaît bien sûr dans le texte - en particulier au début puis à la fin - mais l'enseignement est principalement celui de Vimalakirti, même si le Bouddha lui-même, Shakyamuni, adopte l'œuvre à la fin pour ainsi dire. Il pourrait y avoir une autre raison pour laquelle le Vimalakirti Nirdesa n'est pas décrit en tant que sûtra, le mot sûtra suggère peut-être quelque chose qui fait autorité spirituellement si j'ose dire. Ce n'est pas réellement le cas bien sûr, puisque « faire autorité » et « spirituellement » sont une contradiction dans les termes. Mais cela peut paraître ainsi, du moins pour certaines personnes. Après tout ce sûtra vient du Bouddha, un sûtra vient du Bouddha, il contient les enseignements du Bouddha, et le Bouddha est suprêmement et parfaitement éveillé. Par conséquent, lisant ou écoutant un sûtra, nous pouvons ressentir que nous n'avons pas d'autre choix que celui d'accepter tout ce que le Bouddha dit - que ce qu'il dit dans le sûtra nous plaise ou non - parce que, après tout il sait, et nous ne savons pas. Et cela peut créer quelque résistance dans notre esprit. Mais supposons qu'un texte ne soit pas appelé sûtra, supposons que nous n'ayons pas à le considérer comme faisant autorité spirituellement. Supposons que nous puissions le lire tout simplement, tout comme nous lisons n'importe quelle autre œuvre de l'imagination - comme un roman, un poème, une histoire. Supposons que nous puissions lire ce texte bouddhique plus ou moins comme nous lisons de la littérature - le lire comme littérature plutôt que comme dogme, le lire plus comme de la poésie que comme l'énoncé d'un fait scientifique, ou d'une vérité philosophique. Si nous pouvions le lire ainsi, peut-être qu'alors nous serions plus ouverts à son influence spirituelle, plus réceptifs à son message, peut-être nous laisserions-nous captiver un peu par sa magie. Ceci suggère qu'il pourrait être salutaire de lire les sûtras davantage comme des œuvres de l'imagination. Il pourrait être tout aussi salutaire de lire les œuvres de l'imagination davantage comme des sûtras ... Pour l'instant, je voudrais simplement faire remarquer qu'une telle pensée pointe vers une conception de l'imagination bien plus profonde que la conception habituelle de nos jours.

'The Inconceivable Emancipation - Themes from the Vimilakirti Nirdesa', © Sangharakshita, 1990, traduction © Centre Bouddhiste Triratna, 2002

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  1. La magie d'un sûtra mahayana.
    1. La vie caractérisée par l'uniformité.
    2. La signification d'un sûtra mahayana.
    3. L'origine du Vimalakirti Nirdesa.
    4. L'émancipation inconcevable comme émancipation.
    5. L'émancipation inconcevable comme inconcevable.
    6. La magie d'un sûtra mahayana.
    7. Un résumé du Vimalakirti Nirdesa.
  2. Construire la terre de bouddha.
  3. Être toutes les choses pour tous les hommes.
  4. La critique transcendantale de la religion.
  5. L'histoire contre le mythe dans la quête de l'homme pour un sens.
  6. La porte du dharma de la non-dualité.
  7. Le mystère de la communication humaine.
  8. Les quatre grandes bases fiables.