Le Vimalakirti Nirdesa.

La magie d'un sûtra mahayana.

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Le Dharma sûrement révèle la nature de l'existence, mais la nature de l'existence, nous a-t-on dit est inconcevable, et si elle est inconcevable, elle est aussi inexprimable. Comment le Dharma peut-il alors être enseigné ? Avec cette question, nous nous rapprochons beaucoup du monde peu familier du Vimalakirti Nirdesa. Nous commençons vraiment à faire l'expérience de la magie d'un sûtra ou d'un texte mahayana. L'existence est inconcevable, la pensée ne peut la pénétrer. Parce qu'elle est inconcevable, elle est inexprimable, les mots ne peuvent la dire. Donc les bouddhas et les bodhisattvas - même les bouddhas et les bodhisattvas - ne peuvent pas vraiment enseigner le Dharma à travers les mots. Comment l'enseignent-ils alors, s'ils ne peuvent l'enseigner par des mots ? Eh bien ils le démontrent. Ils le démontrent par l'action, et en particulier, ils le démontrent par l'action magique. Nous rencontrerons des exemples de cette action magique dans quelques instants, quand nous examinons le texte rapidement. Après tout, les bouddhas et bodhisattvas sont parfaitement éveillés, ou tout au moins, ils sont spirituellement évolués, et en tant que tels, ils possèdent toutes sortes de pouvoirs magiques, nous dit la tradition bouddhiste. Je dois vous prévenir qu'à partir de maintenant, cela commence à ressembler un peu à ce que j'ai appelé parfois de « la science-fiction transcendantale. »

Ces bouddhas et bodhisattvas peuvent en particulier déplacer les choses d'un endroit à un autre ; ils peuvent créer des choses ; ils peuvent se transformer pour prendre l'apparence de quoi que ce soit ; et qui plus est, ils sont capables de faire tout ceci à une échelle cosmique ; ils sont capables de déplacer des univers d'un côté à l'autre, de ce que vous pouvez appeler ce que vous voulez ! Étant arrivés à ce point, je pense que nous devons nous pencher sur la signification de la magie du point de vue mahayana. C'est-à-dire sa signification philosophique, pour parler ainsi. Alors seulement nous serons à même de comprendre ce  que le Mahayana veut dire quand il compare l'existence à un spectacle de magie, alors seulement nous serons à même de comprendre pourquoi le Vimalakirti Nirdesa peut considérer des actes de magie comme des démonstration du Dharma. Comme vous le savez peut-être, la magie était très populaire dans l'Inde antique - je crois que c'est toujours le cas. Et il semble que les Indiens aient toujours été plutôt bons en matière de magie. Ils donnèrent naissance à un assez grand nombre de magiciens et gagnèrent une réputation pour ce genre de choses, même à l'étranger, même dans l'antiquité.

Mais que veut-on dire exactement par magie dans ce cas ? Laissez-moi vous donner un exemple très ordinaire. Bon, vous êtes dans l'Inde antique, dans un village et, un beau matin, arrive un magicien ; eh oui, un magicien itinérant, en chair et en os. S'il arrive ou non sur son tapis volant, nous ne le savons pas. Peut-être fait-il juste semblant d'entrer dans le village en marchant ; quoi qu'il en soit, le magicien arrive dans le village, et bien sûr dès qu'il arrive, on commence à battre du tambour, on annonce que quelque chose va se passer, et les gens s'assemblent, tout impatients et dans l'expectative. La plupart du temps, le magicien aurait fait quelque chose d'assez routinier, d'assez ordinaire - le genre de choses que l'on s'attend à voir faire par un magicien - il ferait apparaître un éléphant. Donc, devant tout le monde se tiendrait un éléphant grandeur nature - pattes, corps énorme, queue, trompe, battant des oreilles, là tranquillement. Tout le monde verrait cet éléphant - il serait apparu instantanément dès que le magicien aurait répété son mantra, car les Indiens croient aussi que ce genre de choses se passe grâce à l'aide de mantras. Donc il y a l'éléphant - je ne dirai pas comme en vrai parce qu'il serait la vie même - un éléphant est là. En fait certaines personnes parmi les spectateurs auraient même pu prendre peur et s'enfuir. C'est le genre de chose qui se passait et qui, apparemment se passe encore en Inde. Donc le Mahayana accepte ce genre d'expérience - l'expérience d'un éléphant, d'une maison, d'un arbre, d'une personne, ou quoi que ce soit d'autre créé par magie. Nous, bien sûr, appellerions cela une hallucination collective, mais laissons tomber cela.

Le Mahayana ferait alors remarquer que l'éléphant qui était perçu par les villageois, dont ils faisaient l'expérience, n'était pas absolument irréel, mais il n'était pas non-plus absolument inexistant. Après tout, tout le monde l'avait vu. Vous ne pouvez pas nier le témoignage de vos propres yeux. Tout le monde dans le village l'avait vu, et ils savaient très bien à quoi ressemblait un éléphant, et il y avait un éléphant devant eux. Non seulement l'avaient-ils vu mais il avait aussi produit un effet puisque certains d'entre eux étaient partis en courant. En même temps, le Mahayana faisait aussi remarquer que l'éléphant n'était pas absolument réel, pas absolument existant, car après tout, le magicien l'avait créé et il le ferait éventuellement disparaître. Donc selon le Mahayana, l'existence, l'existence ordinaire, telle que nous en faisons l'expérience, telle que nous la percevons, est juste comme ça.  Les dharmas sont juste comme ça - ni existant ni inexistant. C'est-à-dire ni absolument existant, ni absolument inexistant. Et parce qu'ils ne sont ni existant ni inexistant, on ne peut pas dire qu'ils apparaissent réellement ni qu'ils disparaissent réellement. Ils sont juste comme une illusion magique. L'existence est tout comme une illusion magique ou si vous préférez, comme une vaste hallucination collective. Elle est aussi comparée à un écho, un rêve, un mirage, une boule d'écume. Le point de la comparaison n'est pas que quelque chose est perçu comme existant, mais que cette chose n'est pas réellement là. Ce n'est pas cela. Le point de la comparaison est que quelque chose est perçu comme existant mais que cette existence n'est pas absolue.

Il n'y a pas de faute, dit le Mahayana, dans notre perception ; ce n'est pas notre expérience qui ne va pas. Ce qui est faux, c'est notre interprétation conceptuelle de notre expérience. En particulier notre interprétation de notre expérience en terme d'entités, en terme de choses fixes, solides et immuables. Le Mahayana ne doute pas de notre expérience, ne remet pas notre expérience en question. Ce qu'il remet en question est la validité ultime des constructions conceptuelles que nous superposons à notre expérience. Nous pouvons donc commencer à comprendre pourquoi il est possible au Vimalakirti Nirdesa de considérer des actes de magie comme étant des démonstrations du Dharma - parce que les créations magiques sont elles-mêmes une illustration de ce que l'existence est en réalité. On pourrait en dire beaucoup plus à ce sujet mais il est temps de passer à notre rapide examen du Vimalakirti Nirdesa lui-même.

'The Inconceivable Emancipation - Themes from the Vimilakirti Nirdesa', © Sangharakshita, 1990, traduction © Centre Bouddhiste Triratna, 2002

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  1. La magie d'un sûtra mahayana.
    1. La vie caractérisée par l'uniformité.
    2. La signification d'un sûtra mahayana.
    3. L'origine du Vimalakirti Nirdesa.
    4. L'émancipation inconcevable comme émancipation.
    5. L'émancipation inconcevable comme inconcevable.
    6. La magie d'un sûtra mahayana.
    7. Un résumé du Vimalakirti Nirdesa.
  2. Construire la terre de bouddha.
  3. Être toutes les choses pour tous les hommes.
  4. La critique transcendantale de la religion.
  5. L'histoire contre le mythe dans la quête de l'homme pour un sens.
  6. La porte du dharma de la non-dualité.
  7. Le mystère de la communication humaine.
  8. Les quatre grandes bases fiables.