L'idéal du bodhisattva :

Le bodhisattva irréversible.

 < (5/6) > 

Le troisième niveau de la hiérarchie du bodhisattva nécessite un renversement complet de son expérience plutôt qu'un pas supplémentaire. Toute la signalisation normale de notre expérience, les façons familières de voir les choses sont transcendées et il devient bien difficile de décrire notre compassion parce que l'on voit toute l'existence de façon complètement différente. Les catégories de soi et autres sont devenues comme un rêve, un mirage. Par dessus tout, notre progrès spirituel est assuré. Selon le Mahayana, si vous êtes un bodhisattva vous avez déjà  passé le point de non-retour représenté par l'entrée dans le courant, mais vous courez toujours le danger de vous détourner de l'idéal du bodhisattva, jusqu'à l'atteinte du huitième bhumi. Ce n'est qu'alors que vous devenez un bodhisattva irréversible. Il y a donc beaucoup de chemin à faire. Jusqu'à ce point il y a toujours le danger non de se détourner de la vie spirituelle, mais de retomber dans l'individualisme spirituel. Le danger est d'abandonner l'effort vers l'Éveil pour le bien de tous et de chercher seulement à atteindre l'Éveil pour soi-même. Après tout vous devez reconnaître que, si vous le prenez sérieusement, l'idéal du bodhisattva est un défi extraordinaire. Votre aspiration est d'atteindre l'Éveil pour le bien de tous les êtres vivants, de ressentir de la compassion pour tous les êtres vivants, c'est votre vœux de bodhisattva. En même temps vous n'êtes évidemment en contact qu'avec un nombre infime d'entre eux, et ressentir de la compassion même envers les gens que l'on rencontre est déjà assez difficile. Les gens, il faut dire peuvent être très pénibles, bêtes, faibles et malavisés.

Même le bodhisattva de la voie, donc, jusqu'au huitième bhumi, peut être parfois tenté d'abandonner les gens de désespoir. On peut finir par penser « Je ne peux simplement rien faire pour eux. Eh bien, tant pis, qu'ils fassent ce qu'ils veulent, je vais m'occuper de ma propre libération. » Mais, relativement au but d'origine, cela représente un recul, un échec.

Comment le bodhisattva devient-il irréversible ? Ceci ne sera probablement pas notre préoccupation personnelle pendant un certain temps, mais voyons au moins ce que les écritures en disent. Généralement parlant, le bodhisattva devient irréversible grâce à la réalisation de la grande vacuité. Comme nous l'avons vu, c'est essentiellement la réalisation de la vacuité de la distinction entre le conditionné et l'inconditionné. Quand l'expérience de la grande vacuité s'élève, l'on voit clairement que, même si la distinction entre les deux peut être utile pour des raisons pratiques, elle n'est pas valable de façon ultime. Quand on va profondément dans le conditionné, on rencontre l'inconditionné, et quand on va profondément dans l'inconditionné, on rencontre le conditionné.

L'individualisme spirituel est basé sur une pensée dualiste, sur l'idée qu'il y a un inconditionné « là-haut » ou « là-bas » auquel on peut aspirer comme à une sorte d'échappatoire du conditionné. Mais quand vous réalisez la grande vacuité, vous voyez que ce n'est pas ainsi. Vous voyez que toute question de conditionné et inconditionné, ici et là, est irréelle. De la même manière, décider d'aller seul ou avec les autres, de revenir ou de rester, est un jeu, un rêve, du faire semblant. Vous vous éveillez du rêve de la pensée dualiste, à la lumière, à la réalité de l'esprit seul, l'esprit non-duel, la réalité non-duelle, appelez cela comme vous voulez. Vous voyez que dans ses ultimes profondeurs, le conditionné est l'inconditionné. Dans les mots du Soûtra du Cœur, rupa est shunyata et shunyata est rupa. Il n'y a rien à fuir et nulle part où fuir. Vous voyez aussi l'absurdité complète de la seule idée de libération individuelle. Il ne peut pas retomber sur l'émancipation individuelle parce qu'il n'y a pas de libération individuelle sur laquelle retomber. C'est cette réalisation qui rend le bodhisattva irréversible.

Si l'on est curieux de savoir si l'on a atteint le point d'irréversibilité, les écritures de la Perfection de la Sagesse suggèrent plusieurs façons de savoir. Elles disent que si l'on est un bodhisattva irréversible et si l'on nous demande quelle est la nature du but ultime, on ne parle pas juste en termes de nirvana ou de libération personnelle, on fait toujours référence à l'aspect de compassion de la vie spirituelle. On a aussi toutes sortes de rêves archétypaux dans lesquels on peut se voir comme un bouddha, enseignant le dharma, entouré de bodhisattvas, ou pratiquant les paramitas. En particulier, on peut se voir sacrifiant sa vie tout en se sentant très heureux. Finalement, un signe révélateur d'irréversibilité est que, si l'on est un bodhisattva irréversible, il ne nous vient pas à l'esprit de nous le demander.

'The Bodhisattva Ideal' © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre Bouddhiste Triratna de Paris 2006.

 < (5/6) > 
  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
  6. Sur le seuil de l'Eveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
    1. La hiérarchie des bodhisattvas.
    2. Les amis spirituels, ou kalyana mitras.
    3. Les trois joyaux.
    4. Quatre sortes de bodhisattva.
    5. Le bodhisattva irréversible.
    6. Le bodhisattva du dharmakaya.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.