L'idéal du bodhisattva :

Puissé-je éradiquer toutes les passions.

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Le deuxième grand vœu est : « Puissé-je éradiquer toutes les passions ». Quelles sont ces passions, et comment peuvent-elles être éradiquées ? Le terme couvre toutes les souillures mentales, c'est-à-dire toutes les émotions négatives, les conditionnements psychologiques, les préjugés et les idées préconçues.

Il y a plusieurs listes traditionnelles : il y a les trois « racines malsaines » au centre de la roue de la vie : l'ignorance, l'avidité et la haine ; il y a les cinq obstacles à la méditation (le désir d'expériences sensorielles, la malveillance, l'agitation et l'anxiété, la paresse et la somnolence, et le doute et l'indécision) ; puis il y a les cinq poisons que sont la distraction, l'avidité, la colère, l'orgueil et l'ignorance. Le mot poison est approprié. Quand nous sommes envahi par une émotion négative, quand nous lui donnons libre cours, nous nous empoisonnons littéralement, et pouvons même parfois ressentir une douleur aiguë à l'estomac ou au cœur.

La meilleure façon d'éradiquer les passions, c'est de s'attaquer à leurs racines même si, bien sûr, il s'agit de l'esprit. C'est le rôle de la méditation.

L'antidote à la distraction, la tendance de l'esprit à sauter d'une chose à l'autre, est l'attention sur le souffle.

La colère est le poison qui sied le moins au bodhisattva car elle est l'opposé même de la compassion. Son antidote est le metta bhavana.

Contre l'avidité, il y a les réflexions ou la méditation sur l'impermanence, sur la mort, sur les côtés répugnants du corps et de la nourriture.

L'orgueil ou vanité est la tendance à se sentir séparé des autres et supérieur. C'est une tendance caractéristique du « monde humain ». Selon le Bouddha, penser en termes de statut par rapport aux  autres, quelle qu'en soit la  façon (supérieur, inférieur ou égal), est une forme d'orgueil. Égalitarisme et fausse humilité sont des formes d'orgueil. L'antidote traditionnel est la méditation sur les six éléments : la terre, l'eau, le feu, l'air, l'espace et la conscience, qui peuvent être visualisés symboliquement sous la forme d'un stoûpa. Nous pouvons aussi méditer sur le fait que ces éléments ne sont pas « nôtres » mais empruntés à l'univers et y retourneront après notre mort.

Pour ce qui est de la conscience, nous comprenons qu'elle dépend de nos organes sensoriels physiques. Mais quand nous n'aurons plus de corps physique, qu'adviendra-t-il de cette conscience ? Quand mon individualité présente cessera d'exister, où sera la conscience associée à cette individualité ? De cette manière, nous nous détachons des différents niveaux de conscience associés au corps physique, et nous nous ouvrons à des niveaux de conscience toujours plus élevés. Quand le corps et l'espace qu'il occupait n'existent plus, la conscience ne peut plus être associée ni à ce corps, ni à cet espace. S'il n'y a plus d'espace délimité auquel la conscience puisse s'associer, elle ne peut s'associer à un espace non délimité, à l'espace infini. Elle ne peut que s'étendre infiniment vers l'extérieur, ne trouvant aucune ligne de démarcation, aucun corps matériel auquel s'identifier. Une méditation de ce genre culmine, ultimement, en une sorte de mort spirituelle. La conscience individuelle meurt dans la conscience universelle et en un sens réalise son éternelle identité avec elle.

L'occasion de l'expérience de la conscience universelle survient au moment de la mort. Mort ou vivant, il nous est pratiquement impossible d'imaginer ce que peut être cette expérience. On peut penser que toutes les limites à la conscience ont disparu, ou penser à l'image de la goutte d'eau tombant dans l'océan (quoiqu'il ne faille pas prendre cette métaphore trop littéralement). L'essentiel est de faire l'expérience d'une expansion infinie de la conscience. C'est difficile à décrire car la pleine expérience de la conscience infinie est l'état d'Éveil. De plus, cette conscience infinie est vide, ce n'est pas une entité ni une chose. L'univers physique n'en est pas exclu mais il ne s'impose pas en frontière ou obstacle.

La pratique des six éléments est aussi une négation de nos tendances à nous tourner vers l'ego. Elle aide à dissoudre l'idée de notre propre individualité, dans le sens étroit du mot, et détruit donc le poison de l'orgueil.

Le cinquième poison est l'ignorance spirituelle, le refus de prise de conscience de la réalité. En un sens c'est le poison de base, l'ingrédient brut dont tous les autres sont faits. L'antidote traditionnel est la méditation sur les maillons de la co-production conditionnée. Elle nous amène à voir qu'à partir de notre ignorance découle toute une succession d'événements.

Aborder ces cinq poisons et leurs antidotes n'est qu'une façon de considérer les états mentaux négatifs que nous devons vaincre, et la façon de le faire. Mais en tant que bodhisattva novice nous avons besoin de tous les moyens possibles pour nous approcher de l'éradication des passions, et la tradition bouddhique nous en offre énormément.

Puissé-je maîtriser tous les dharmas.

Le troisième grand vœu est « Puissé-je saisir ou comprendre ou maîtriser tous les dharmas ». « Dharmas », dans cette formulation, veut dire principalement tous les enseignements du Bouddha, contenus dans les écritures et dans les enseignements de toutes les écoles bouddhiques. Non seulement les bodhisattvas devraient-ils comprendre les enseignements de toutes les écoles, sectes et traditions bouddhiques mais aussi les religions et philosophies non-bouddhiques (sans parler des arts et sciences séculières, en particulier la rhétorique et la prosodie, pour améliorer leur capacité à communiquer).

Maîtriser tous les dharmas veut dire acquérir à la fois étendue et profondeur d'expérience. Le principe général est que pour aider les autres, en particulier avec le Dharma, plus nous avons de moyens de communication à notre disposition, plus nous pouvons accomplir cette tâche.

Puissé-je conduire tous les êtres à la bouddhéité.

Le quatrième grand vœu est « puissé-je conduire tous les êtres à la bouddhéité ». C'est le but ultime, et le bodhisattva s'en approche en enseignant, par son exemple et par la communication silencieuse de son influence.

Ensemble, ces quatre grands vœux constituent le cœur du Mahayana, le cœur du bouddhisme même. En tant qu'expression pratique de la bodhicitta dans la vie et l'œuvre du bodhisattva, ils sont le fondement de toute sa recherche spirituelle.

The Bodhisattva Ideal © Sangharakshita, Windhorse Publications 1999, traduction © Centre bouddhiste Triratna de Paris 2006.

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  1. Origine et développement de l'idéal du bodhisattva.
  2. L'éveil du cœur bodhi, ou bodhicitta utpada.
  3. Le vœu du bodhisattva.
    1. Le vœu du bodhisattva.
    2. Les dix grands vœux du bodhisattva.
    3. Le Mahayana et le Hinayana.
    4. Les quatre grands vœux du bodhisattva.
    5. Puissé-je délivrer tous les êtres des difficultés.
    6. Puissé-je éradiquer toutes les passions.
  4. Altruisme et individualisme dans la vie spirituelle.
  5. Masculinité et féminité dans la vie spirituelle.
  6. Sur le seuil de l'Éveil.
  7. La hiérarchie des bodhisattvas.
  8. Bouddha et bodhisattva ; éternité et temps.